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Sunday 29 March 2009

Duplicity

Vu hier soir : Duplicity de Tony Gilroy avec Julia Roberts et Clide Owen. Il s’agit d’une histoire alambiquée d’espionnage industriel qui ne tient pas suffisamment par elle-même pour s’éviter une séquence finale qui donne la clef de ce qui s’est vraiment passé. Le film, assez amusant malgré tout, vaut surtout pour la performance des deux comédiens principaux qui est impressionnante. Mais ce dont je veux parler ici, c’est d’un aspect très secondaire du film.

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Saturday 14 March 2009

Nouveaux textes en ligne

Il y a longtemps que je n’ai pas écrit ici. En fait j’ai beaucoup écrit et travaillé sur des textes beaucoup plus longs que des entrées de blog. Dans ce travail de longue haleine, j’arrive non pas à la fin, loin de là, mais certainement à une étape. Il y a quelques jours, j’ai mis en ligne deux nouveaux textes assez longs que j’ai écrits depuis ma relecture des écrits d’André Martin en juillet dernier. On les trouve ici. Le plus important est un texte commencé pendant la tournée européenne que j’ai faite entre le 20 janvier et le 8 février et que j’ai continué lors de mon retour ici. Il s’agit de L’idée de l’animation et l’expression instrumentale. C’est une sorte de manifeste.

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Friday 13 March 2009

Matériaux pour l'étude de la pensée d'André Martin

1952 /1967

par Pierre Hébert

J’ai connu André Martin en 1966 à Montréal alors qu’il réalisait ses deux films sur la télévision (La télévision est là ! et Image que me veux-tu ? ) à l’ONF et qu’il était associé à l’élaboration de la Rétrospective internationale du cinéma d’animation que la Cinémathèque canadienne (qui quelques années plus tard allait devenir la Cinémathèque québécoise) préparait dans le cadre de l’Exposition universelle de Montréal en 1968. Je l’ai donc côtoyé à l’ONF où, grâce à Norman McLaren, j’avais été embauché depuis peu. Également, en tant que membre du comité organisateur de la Rétrospective du cinéma d’animation, j’ai pu assister mois après mois à ses exposés et projections commentées sur les pionniers du «animated cartoons» américain. Il a donc fait mon éducation sur toute cette tradition du cinéma d’animation américain que je connaissais mal et qui, a priori, ne m’intéressait pas beaucoup. Je lui en suis encore aujourd’hui reconnaissant.

J’ai donc connu André Martin au moment où il était déjà devenu extrêmement critique par rapport au cours suivi par le cinéma d’animation tel qu’on le voyait alors dans les festivals. C’est imprégné de ses jugements sévères que je me suis rendu pour la première fois au festival d’Annecy en 1967. Au moment, également, où il embrassait de nouveaux horizons en devenant un commentateur de Marshall MacLuhan dans ses deux documentaires de l’ONF. C’est sous son influence que, dès que j’en ai eu l’occasion, en 1968, j’ai fait des premières tentatives avec les ordinateurs pour mon film Around Perception. Mais, paradoxe instructif aujourd’hui, ce fut également dans la suite des idées dont il avait été le principal promoteur, dès les années 50, au sujet du nouveau cinéma d’animation que je m’étais laissé happer en 1963 par l’ébullition enthousiaste qui portait alors «le cinéma dans le cinéma». J’avais pris connaissance de l’importante distinction entre «dessin animé» et «cinéma d’animation» dans un article de Robert Benayoun publié dans la revue Positif sans savoir à l’époque qu’André Martin et son compère Michel Boschet en avaient été les véritables inventeurs.

C’est maintenant, après avoir épluché le premier volume des écrits d’André Martin rassemblés par Bernard Clarens (André Martin, écrits sur l’animation-1, Dreamland éditeur, Paris 2000), que je me rends compte à quel point mon destin de cinéaste s’est joué sous l’influence de Martin. Cela est clair tant au moment de mon adhésion initiale au Cinéma d’Animation (avec les majuscules qu’il utilisait obstinément), que dans la prise de distance subséquente et durable par rapport aux cadres organisés de l’animation et que dans mon attachement encore vivace aujourd’hui à certains aspects essentiels de l’œuvre de Norman Mclaren, ce qu’il appelait «le cinéma instrumental». Au-delà de ces implications personnelles, il apparaît aujourd’hui – et dans une certaine mesure cela ne peut apparaître qu’aujourd’hui - qu’entre 1952 et 1967 quelque chose d’historique s’est produit à la fois dans la pensée d’André Martin et dans le destin de l’idée du Cinéma d’Animation. D’où l’importance de revoir ces textes et de les mettre en rapport. Il est dommage que cette édition des écrits de Martin n’ait pas été intégrale et même que le second tome prévu ne soit jamais paru. Il y a cependant dans le premier des éléments essentiels qui permettent d’arriver à quelques conclusions.

Je vais donc essayer d’analyser ce qui s’est passé entre le texte manifeste de Martin-Boschet, Dessin Animé et Pesanteur (L’Age du Cinéma no 6, mars 1952) et l’entrevue accordée par les deux mêmes à Hubert Arnault (Image et son no 207, juin-juillet 1967). Ces deux textes sont en quelque sorte les bornes extrêmes du drame qui s’est joué alors. Entre ces deux points, nombre d’autres textes sont essentiels, mais il y en a quelques-uns qui ressortent. Il y a premièrement le texte du programme de la Rencontre internationale du cinéma d’animation (1956, au XI Festival de Canness) et d’autre part, les textes sur l’œuvre de Norman McLaren dont la longue étude publiée en plusieurs parties dans les Cahiers du Cinéma en 1958. Ces textes permettent de donner substance au profond revirement de position dont font preuve les deux documents de 1952 et 1967.

La première chose qui saute aux yeux lorsqu’on compare Dessin animé et pesanteur et l’entrevue de 1967, c’est l’évaluation complètement inverse de la tradition du «animated cartoon». Le texte de 1952 s’attaque globalement à l’ensemble de la production américaine depuis l’apparition du cinéma sonore, s’en prenant au fait que «pendant ses vingt premières années le Dessin animé a esquivé les voies essentielles et peu commodes qu’avaient montrées les précurseurs et préféré les situations plus sûres et moelleuses», particulièrement la soumission paresseuse d’abord au synchronisme image/musique, puis à la recherche obsessive des gags, «au sadisme plus monotone que séditieux», et enfin à la tentation de l’autodérision facétieuse qu’il nomme «pirandellisme à la noix». «Les films ne supportent pas une seconde vision.» commente-il, «ainsi fini l’effort américain, dernier du nom dans l’agilité frénétique des paresseux qui s’active pour mieux cacher leur profond dégoût de toute entreprise sérieuse.»

Au regard des autres textes de Martin, ces jugements apparaissent extrêmes et particulièrement radicaux.Ils sont également très surprenants sous la plume de ces deux amis et associés (Martin-Boschet) qui, au cours de leurs années de jeunesse, avaient rêvé de voir tous les cartoons, en avaient effectivement vu un très grand nombre, prenant des notes pendant les projections, copiant les génériques. Avant le coup de tonnerre du texte de 1952, Martin et son compère Boschet avaient été des inconditionnels du «animated cartoons» américains. Par la suite (comme dans les textes entourant la Rencontre internationale du cinéma d’animation), les propos seront plus mesurés et l’on ne retrouvera plus le procès si intransigeant du texte de 1952. Martin redira inlassablement dans plusieurs textes que le dessin animé (le «animated cartoon») n’est qu’une petite partie du domaine potentiellement beaucoup plus vaste du cinéma d’animation, qu’il en fait partie et qu’il ne serait pas souhaitable qu’il en soit expulsé. Nous verrons plus loin à quelles réoccupations tactiques cette retraite correspondait.

Quant à l’entrevue de 1967, elle est principalement marquée par la déception du fait que le Cinéma d’Animation n’a pas rempli les promesses que Martin et Boschet avaient cru identifier quinze ans auparavant. Ils revoient l’évaluation historique de ce qui s’est passé depuis, nous y revenons plus loin. Quant au «animated cartoon», ils en viennent au constat suivant : «Je crois que l’animation constituait, disons avant les années cinquante-cinq, une imagerie qui s’inventait et dont l’énergie imaginative symbolique et caricaturale était prodigieuse. Cet art-là restera «classique’. ».(…) Comme certains historiens concentrent leur attention sur la guerre de Cent ans, peut-être faut-il se spécialiser dans l’histoire de l’animation «ancienne», de mars 1906 au 10 juin 1949, à 7h30..». C’est ce qu’André Martin s’emploiera à faire dans le cadre de La Rétrospective mondiale du cinéma d’animation de Montréal dont, entre autres, résultera un prodigieux arbre généalogique, chronologique et géographique, de l’animation américaine ancienne.

Qu’est-ce que découvraient, en 1952, Martin et Boschet dans la nouvelle animation pour motiver un procès si sévère de l’animation américaine classique dont peu avant ils étaient des aficionados ? Pour eux, « la grande différence entre les nouvelles voies et leurs devancières est qu’elles n’ont pas le dégoût du risque, qu’elles n’accumulent pas les précautions contre le mouvement et acceptent les dangers de l’animation.» (p.32). S’en référer aux «dangers de l’animation» n’est pas rien. C’est une notion assez surprenante pour un art qui s’exerce habituellement dans la lenteur et dans la sécurité des studios, à l’abri du tourbillon de la vie réelle. La référence aux «précautions contre le mouvement» présente aussi un caractère paradoxal dont il n’est pas sûr non plus qu’il ait jamais été bien compris. À ce que je sache, les notions de «dangers de l’animation» et de «précaution contre le mouvement» n’ont jamais été commentées. L’une et l’autre affirmations impliquent une notion de «mouvement» qui ne se laisse enfermer ni dans des normes de fabrication, ni dans l’exercice du «bon métier», et à laquelle on a accès qu’en acceptant son flot vital sans balises.

Commentant le travail de Grimault et Trnka, ils poursuivent : «Dans l’animation il y a âme. Entre le personnage et l’animateur il n’y a pas seulement l’effort fourni pour lui donner mouvement. Quelque chose reste de la chaleur qui a accompagné l’évolution du personnage ; ligne amoureuse de sa dérive qui rend la nuance d’un clin d’œil…». Donc quelque chose, une valeur portée par la genèse de l’oeuvre, peut passer de l’animateur vers le personnage animé, qui ne se réduit pas à un simple savoir faire technique. La logique du texte nous fait comprendre que c’est là que résident «les voies essentielles et peu commodes qu’avaient montrées les précurseurs» (p.27). La valorisation des précurseurs, et particulièrement d’Émile Cohl dont le nom n’est pas cité dans ce texte, deviendra d’ailleurs une constante de plus en plus consensuelle du discours idéologique qui a entouré le nouveau cinéma d’animation. En ces années précoces où personne d’autre n’y portait attention, il est clair que la référence aux précurseurs (en gros les praticiens artisanaux du cinéma d’animation des origines jusqu’au moment de l’industrialisation des grands studios dont Disney est l’exemple le plus poussé) prenait chez Martin-Boschet un sens radical qui a été rapidement oublié dans les références rituelles aux pionniers qui ont ensuite été la norme. Autre point radical et profond de ce texte, l’éloge de la discontinuité. Ce n’est que plus tard que Martin découvrira Blinkity Blank de Norman McLaren, qui sera pour lui un véritable chemin de Damas en ce qui a trait à la puissance de la discontinuité en animation. Ici le Ballet mécanique de Fernand Léger est donné en exemple, «qui brutalise les lignes mélodieuses de l’industrie lourde et évoque sans l’atteindre la réelle et dure source encore inconnue de la discontinuité. Autour de cette déesse ignorée, nous retrouvons toujours ceux que la gymnastique parfaite du dessin animé synchrone ne satisfait pas: d’Alexeïeff à Bertold Bartosch ou Georges Dunning. (…) Pour affronter la peine d’une animation sans feintes, les créateurs sont obligés d’élargir leur champ d’action technique et plastique», de refuser «l’extrême pauvreté rythmique des cartoons» et d’engager et d’utiliser «toute l’échelle des mouvements rythmiques et dynamiques qui va des saccades et des accélérations les plus frénétiques aux lourdes images fixes.» (p.33).

En l’occurrence, Le Ballet mécanique de Fernand Léger, qui sert de point de départ au développement sur la discontinuité et l’élargissement du champ dynamique et rythmique, n’est pas un film d’animation mais un film expérimental. En l’occurrence, cela introduit un dernier point fondamental soulevé par ce texte, le rapport entre le cinéma d’animation et le cinéma de prise de vues réelles. «De Mclaren à Vigo, Pabst, Eisenstein et Renoir, des plus volontaires aux plus inconscients des vrais cinéastes, les mêmes problèmes d’animation et d’éveil du mouvement se posent. Il n’y a pas deux cinémas, il n’y a pas d’autres aventures du cinéma.» (p.33) Cette position, affirmée de façon on ne peut plus précise et à laquelle Martin restera fidèle, est concomitante à l’introduction, pour la première fois il semble, de la désignation «cinéma d’animation» : «Et plus que le Dessin animé, l’art immense du FILM D’ANIMATION, et de la PRISE DE VUE IMAGE PAR IMAGE qui sauvent le meilleur du cinéma et dont le CARTOON tel qu’on le connaît n’est qu’une minuscule et étroite application.» (p.28)

Il est remarquable que, contrastant avec le programme de la Rencontre internationale du cinéma d’animation au Festival de Cannes, en 1956, le texte de 1952 ne s’étend pas sur le large éventail des différentes techniques d’animation. Toute l’argumentation de Martin-Boschet porte essentiellement sur la nature intrinsèque de «l’animation», peu importe la technique utilisée. Ainsi, le travail de Paul Grimault, qui n’a utilisé que la technique classique d’animation sur «cellulo», la technique même des «cartoons», est pris avec Trnka comme exemple principal des contours de la nouvelle animation. Ils précisent par ailleurs que «la grande libération, la grande originalité de ces animateurs n’est pas d’avoir réussi à échapper au style américain d’animation, mais beaucoup plus simplement d’avoir (…) engagé et utilisé toute l’échelle des mouvements rythmiques et dynamiques…».

Donc ce qu’essentiellement Martin et Boschet ont découvert en 1952 qui les a arrachés à la fascination de l’animation américaine, c’est, à côté du formalisme et des stéréotypes du «cartoons», une veine de l’animation qui, souterrainement, va des pionniers des deux premières décennies du 20ième siècle, à l’explosion créative de l’après Deuxième guerre mondiale. Elle est pétrie de danger, d’âme, d’un flux vital entre l’animateur et ses personnages, elle embrasse un registre qui va de la fluidité à la discontinuité et à l’immobilité (la non-animation) et elle a la puissance de sauver «le meilleur du cinéma» dont il n’y a pas «d’autre aventure», c’est-à-dire «devenir origine et apparition de vie» (p.37). Le texte de 1952 est donc un appel à croire en la force rédemptrice de cette compréhension de l’animation et à œuvrer à son épanouissement et sa reconnaissance, ce à quoi André Martin, particulièrement, va s’activer au cours des années suivantes, par son activité et par ses écrits.

La déception exprimée en 1967, touche ce point précis, l’abandon de cette idée du «mouvement» dont ils avaient cru diagnostiquer l’émergence en 1952 : «je pense que l’animation aujourd’hui est en décadence, car elle ne parvient plus à dominer les écritures plastiques, les procédés de manipulation. (…) Tout ce mouvement se développe aux dépens ou même franchement contre ce qui était l’animation : le contrôle de mouvements complexes et décisifs, dans plusieurs dimensions. Ces valeurs allaient de la vitesse aux qualités des déformations, des déplacements, des vibrations visuelles. Pour moi, l’animation perd toute sa vie instrumentale et son dynamisme en empruntant à l’affiche, à l’illustration, à la peinture sa force de communication et en entrant dans le volant accéléré de la consommation des styles.» (p.12-13) De là, il n’est plus si étonnant que l’animation classique américaine du passé soit apparue comme le seul corpus historique cohérent qui, du point de vue du «mouvement», mérite attention et étude.

Parallèlement à ce manifeste du «Cinéma d’Animation», André Martin se livrait déjà à une intense activité d’organisateur et de propagandiste, multipliant les journées de cinéma dans de nombreuses villes de France, où les films d’animation occupaient une place prépondérante. Cet effort va culminer dans l’organisation en 1956 de la Rencontre internationale du cinéma d’animation durant le onzième Festival de Cannes. Cet événement fut constitué d’une exposition, d’un programme de projection et d’une rencontre d’animateur venu d’un peu partout dans le monde.

Martin se réjouissait particulièrement que les principaux noms de l’animation internationale se soient retrouvés ensemble. Il souligne particulièrement l’importance de la rencontre entre le tchèque Jiri Trnka et l’Américain Stephen Bosustow, le producteur de UPA (United Production of America où nombre de transfuges des studios Disney s’étaient regroupés pour donner naissance à un nouveau style d’animation). Cela est remarquable car le texte de 1952 n’est pas tendre pour les productions UPA qui «ne méritent d’être distinguées que parce qu’elle diffèrent apparemment de la production américaine. En fait leur lâcheté est identique et leur fausse audace plus répugnante encore. (…) Mais cela se présente avec la froideur essouflée des emprunteurs qui n’ont pas tout bâti eux-mêmes, qui s’économisent de la peine.» Martin se réjouit également de la présence des animateurs soviétiques pour lesquels il ne nourrissait pas non plus une grande estime. Ses propos sur la tradition du cartoon sont également plus modérés que quatre ans auparavant : «Dans le monde entier se lèvent aujourd’hui de nouvelles écoles qui élargissent les attributions du dessin animé, donnent enfin au Cinéma d’Animation toute son ampleur créative. Le cartoon humoristique reprend alors sa place, celle d’un genre appréciable, parmi tant d’autres, et que l’évolution générale ne devrait surtout pas faire disparaître.»

De toute évidence, pour Martin, le temps n’était plus aux manifestes et aux affirmations de principe, mais à l’action et aux alliances tactiques. Il espérait visiblement que dans le contexte de l’affaiblissement, pour ne pas dire l’effondrement, tant de la production des «cartoons» que de l’hégémonie de cette forme d’animation, le rassemblement de la communauté internationale autour des phares du Cinéma d’Animation nouvellement nommé favorise l’envol et la reconnaissance publique de la nouvelle animation. Martin comptait sur l’échange direct entre les divers animateurs et sur le partage et la confrontation des œuvres.

Il rédigea la brochure qui fut publiée comme catalogue de l’événement. On retrouve dans ce texte les mêmes idées fondamentales sur l’animation que dans Dessin animé et pesanteur, mais elles sont calibrées de façon fort différente. Le texte de 1952 était profondément critique en son propos et incisif en son ton. Ayant été publié dans l’éphémère revue L’Age du cinéma, animée par Ado Kyrou et proche du surréalisme, le texte est certainement resté relativement confidentiel. Au contraire, la brochure de 1956 était destinée à être très public du fait du contexte du Festival de Cannes et du tour assez spectaculaire donné à la manifestation (parade avec des chars allégoriques dans les rues de Canness). L’enjeu n’était pas le même. Aussi, le texte de Martin ne contient aucun accent polémique sinon à l’endroit du cinéma de vues réelles, il est essentiellement apologétique et didactique et il s’adresse à un grand public qui est ignorant des principes de l’animation, qui est sous la fascination exclusive des cartoons et n’est pas encore sensible au nouveau tournant pris par l’animation.

Une telle préoccupation pour le large public n’est pas concession pour André Martin. Naturelle et centrale, elle se situe dans le prolongement direct de sa longue activité d’animateur de ciné-club et d’organisateur d’événement d’éducation cinématographique et s’inspire d’une utopie sociale sans laquelle le cinéma pour lui n’a pas d’intérêt. Martin adopte donc une approche fondée sur le respect de la diversité. L’exposé de l’éventail des multiples façons et techniques pour faire de l’animation, absente du texte de 1952, y occupe une place centrale. À cet égard, ce texte contient le germe de ce qui va constituer, dans les décennies qui vont suivre, l’argumentaire de plus en plus stéréotypé qui servira à la défense et à l’illustration de l’animation, au sein de laquelle il n’y aura pas trace de la vision abrupte et radicale du mouvement et de l’animation qu’on trouve dans Dessin animé et pesanteur.

L’événement de Cannes fut un immense succès célébré par l’ensemble de la critique française. Ses suites furent encore plus importantes. Il fut à l’origine de la création, en 1960, du Festival d’Annecy consacré exclusivement au cinéma d’animation et de la constitution d’une organisation internationale des cinéastes d’animation, l’ASIFA, puis de la création d’autres festivals (le festival de Zagreb par exemples qui pendant longtemps alterna d’une année à l’autre avec le festival d’Annecy). ASIFA et le réseau de festivals qu’elle accréditait officiellement constituèrent pour une trentaine d’année le cadre institutionnel international du cinéma d’animation. La situation aujourd’hui est complètement changée. Avec la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS, l’ASIFA a perdu sa fonction essentielle de plaque tournante entre les animateurs de l’Est et de l’Ouest, les festivals d’animation se sont multipliés hors toute régulation et les contours de l’industrie ont complètement changés reléguant de nouveau dans l’isolement les créateurs individuels.

Est-ce ce qu'André Martin avait souhaité ? Difficile à dire. Dans un article postérieur à la rencontre internationale, il mentionne que les cinéastes présents «se sont eux-mêmes rendu compte de l’urgence de l’accélération des informations et des échanges» et il évoque la création d’une «ONU de l’animation» (p. 148). Par contre, dans la brochure de la rencontre internationale, il affirme que «si les Journées internationales du cinéma d’animation séparent arbitrairement le Cinéma d’Animation et le Cinéma de prise de vue directe (…) il ne s’agit pas de former un parti des gens image par image….» (p.75) À tort ou à raison, c’est pourtant ce qui s’est produit, un parti des gens image par image s’est constitué, créant un espace institutionnalisé qui a de plus en plus ressemblé à un ghetto corporatiste au sein duquel la préoccupation primordiale d’André Martin de tenir l’«éminente valeur cinématographique» des films d’animation a été absente. L’expression «Cinéma d’Animation», avec des majuscules comme Martin se plaisait à l’écrire, a perdu peu à peu le sens singulier qu’il lui donnait et qui impliquait un questionnement philosophique adressé l’ensemble du cinéma par le principe même de «l’image par image».

Toujours est-il que six années après la fondation du Festival d’Annecy, il tenait des propos très durs sur ce qui se passait dans les festivals d’animation : «Les festivals d’animation vont devenir des temples solennels du goût et de la nouveauté graphique affectée. Pour le moment ce n’est plus la peine de penser à l’animation, de la chanter, de l’annoncer, de l’attendre.» (p.13) Et nul doute que ça faisait déjà quelque temps qu’il pensait ainsi. Je peux en témoigner pour l’avoir entendu s’exprimer ainsi à Montréal dès 1966. Il est plus que probable que dès le moment où il a accepté l’invitation de venir à l’Office national du film du Canada pour réaliser ses deux documentaires sur la télévision, il en était déjà venu à ces conclusions sévères. C’est donc dire qu’il n’aura fallu que deux éditions du Festival d’Annecy pour que la désillusion ne s’installe et qu’il ne décide d’élargir radicalement son champ d’intérêt à «toutes les formes de communication (qui) fonctionnent maintenant comme des vases communicants.» (p.16)

Mais n’allons pas trop vite, la pensée d’André Martin sur l’animation n’a pas été interrompue par le projet rassembleur de la rencontre internationale et ne s’est pas diluée dans les lieux communs inoffensifs qui ont largement eu cours par la suite. Le texte de 1952 affirmait très fermement l’appartenance du Cinéma d’Animation au cinéma («Il n’y a pas deux cinémas, il n’y a pas d’autres aventures du cinéma.»). La brochure de 1956, dans sa longue introduction portant sur les rapports entre Cinéma d’Animation et Cinéma de prise de vue réelle, propose de nouveaux et importants développements à cette thèse fondamentale.

Rappelant le moment où les opérateurs ont cessé de tourner manuellement la manivelle en chantant la Marseillaise, il souligne la distinction subtile entre «le moteur de la caméra» et «le moteur du cinéma», c’est à dire «la minime différence qui sépare chacune des images inertes imprimées sur le film» qui «rend compte des forces cinématographiques spécifiques qui échappent au choix de décors, de la mise en scène …» (p.78) Et encore : «Le même principe de construction cinématographique régit le travail des dessinateurs de film et celui des génies de la prise de vue directe. Les surprises dynamiques de Pabst, certaines arabesques de Vigo, de Poudovkine ou d'Eisenstein sont sinon totalement définies, du moins analysées par l’écriture du film image par image.» (p.78) Il est remarquable qu’ici, Martin ne fait pas que proclamer l’appartenance de l’animation au cinéma mais il place le domaine propre de l’animation au fondement même du cinéma.

En cela, il se place en porte-à-faux par rapport la pensée commune des théoriciens du cinéma qui tiennent généralement la césure image par image comme non signifiante. Le plan et non le photogramme est généralement tenu comme l’unité minimale du cinéma. Dans cette perspective, l’image par image devient le salut du cinéma dans son ensemble : «Des ordres de construction nouveaux, répondant aux lois de l’image par image, des styles imprévisibles sont encore possibles qui permettront au cinéma, même de prise vue directe, de prétendre aux plus hautes déterminations lyriques et expressives.» (p.77) La prédominance du plan sur l’image par image implique la primauté de l’enregistrement du réel comme essence du cinéma. Ici aussi Martin se démarque en affirmant pour sa part la primauté du «film» que plus tard il désignera comme «ruban modulateur de toute durée cinématographique» (p.244) qui rend lisible «la fixation analytique du mouvement» (p.77). Pour cela, il prend appui sur l’histoire de l’animation à l’époque du pré-cinéma. «Le Cinéma est né avec une vocation discursive bien plus importante, originale et toujours actuelle, que son aptitude à enregistrer et reproduire automatiquement le mouvement.» (p.83) «Pour son Praxinoscope, Émile Reynaud a déjà tout inventé : L’ART CINÉMATOGRAPHIQUE (qu’illustreront plus tard Émile Cohl, Walt Disney, Paul Grimault) et le FILM, le seul élément dont McLaren ne puisse pas se passer pour faire œuvre cinématographique.» (p. 80) «…l’existence de films sans caméra nous oblige à reconsidérer, à côté du cours normal des valeurs cinématographiques, le vol sans moteur d’un cinéma (…) qui proclame nettement l’importance primordiale du film.» (p.76)

Cette promotion du «film» en tant qu’objet matériel, préexistant (dans le Théâtre optique d’Émile Reynault) et subsistant (dans le cinéma sans caméra de Norman McLaren) à l’invention par les frères Lumière du moulin photographique d’enregistrement direct et automatique des mouvements réels, mène à une affirmation étonnante - étonnante même en tenant compte qu’elle est adjointe à l’exposé de la mise au point progressive, au 19ième siècle, des éléments constituant du cinéma. «L’invention du cinéma déjà inventé ne va plus finir.» (p.80) Ce qui implique littéralement que le cinéma n’a pas fini d’être inventé. Il y a là le noyau d’une théorie de la constante réinvention du Cinéma – de la constante réactualisation de l’invention originelle - par l’IMAGE PAR IMAGE et le Cinéma d’Animation qui nous montre «les plus grandes chances de renouvellement d’un Cinéma considéré comme l’Art de toutes les images possibles.» (p.81)

L’affirmation de la place centrale du «film» se heurte cependant à une difficulté majeure, l’apparition de la télévision et l’invention inévitable du magnétoscope qui se profile à l’horizon. Il vaut la peine de mettre ici la citation au complet : «Des réalisateurs éminents pensent que le cinéma n’était qu’une étape de l’évolution des moyens de reproduction mécaniques et qu’après la photo, le phonographe et le cinéma, se dresse l’inéluctable télévision. Effectivement l’analyse électronique de l’image en permettant l’enregistrement magnétique du mouvement rendra illisible la fixation analytique du mouvement, faisant de la caméra un magnétophone à images et du Cinéma un simple art de prélèvement. Accepter ainsi la mort du cinéma comme un épisode de l’évolution des moyens de reproduction automatique du réel, revient à avouer une terrifiante ignorance de tout ce qui constitue le propre du Cinéma et n’appartient qu’à lui.» (pp.77-78)

Ce passage est d’autant plus surprenant que dix ans plus tard, Martin aura abandonné l’étude et «l’attente» de l’animation pour se consacrer exclusivement à l’examen de l’impact de la télévision et ensuite, après être revenu en France, dans le cadre de l’INA, à cartographier le domaine des «nouvelles images», comme on le disait encore dans les années 90. Ce texte contient néanmoins quelques vérités. Ainsi, il y a effectivement eu, entre le système technique de la télévision (et plus tard, de la vidéo) et l’image par image, une incompatibilité profonde du fait de la difficulté technique d’accès aux images individuelles (l’inscription électromagnétiques des données nécessaires pour reconstruire les images se répartissent sur une bande en déroulement continue et ne sont jamais accessible comme globalité), ce qui est la même chose que l’illisibilité de «la fixation analytique du mouvement» dont parle Martin. Par contre, avec le numérique, les fichiers image redeviendront complètement accessibles et toute opération, même automatisée, sur la continuité cinématographique se fondera sur l’image par image alors que les prétentions au réalisme indiciel de l’art du prélèvement y sembleront sérieusement compromise. J’y reviens plus loin. Bref le cours de l’histoire a été plus complexe que ce qu’il semble à première vue et Martin a probablement raison de penser qu’il peut y avoir une idée du Cinéma qui transcende «l’évolution des moyens reproduction automatique» et que «l’image par image» en est la pierre de touche.

Il est remarquable que dans ces quelques pages (pp.76-77) d’une extraordinaire densité, la technique des «films réalisés sans caméra» qui, à première vue, peut sembler n’être qu’une manière totalement marginale et illégitime par rapport à la pratique courante du cinéma et même de l’animation, soit propulsée au premier rang, au point où «la langue vivante ignorée» du cinéma est amenée à son point le plus aigu. «Loin d’être une simple impasse expérimentale, écrit-il, le cinéma sans caméra demeure une application majeure des principes de l’art cinématographique.» (p.110) Aussi il n’est pas étonnant que Martin marque d’une pierre blanche la présentation au Festival de Cannes de 1955 de Blinkity Blank, film de Norman McLaren gravé directement sur pellicule. André Martin a immédiatement reconnu la radicale nouveauté de l‘«animation INTERMITTENTE» de ce film qui, pour plus de la moitié de sa durée, est constitué d’image noire. Désormais, le commentaire de l’œuvre de Norman McLaren allait constituer le filon principal de ses écrits et le cadre de la poursuite de ses contributions théoriques.

Le point tournant de la profonde méditation sur l’œuvre de McLaren s’est joué au moment du visionnement de Rythmetic qui, après les clignotements discontinus de Blinkity Blank (et des films peints sur pellicule qui l’avaient précédé) a profondément déconcerté Martin par sa fixité inattendue. «Avec Rythmetic, McLaren semble avoir franchi le cap des tempêtes (…) les rythmes contraignants, les sauts d’images, sont alors abandonnés au profit d’un temps long et sans mesure (…) il serait cependant dommage que McLaren se consacre entièrement aux silences rigoureux et aux mouvements surmontés alors que les conquêtes dynamiques du dessin à même la pellicule sont loin d’être terminées.» (p.184) C’est en tentant de comprendre ce court-circuit entre les «éclairs de Blinkity Blank» et «la fixité ésotérique de Rythmetic» (p.259) que Martin va questionner le sens de la variété des approches techniques dans l’œuvre de McLaren et qu’il va élaborer le concept de l’art instrumental auquel il restera attaché jusqu’à la fin de sa vie. C’est dans cet écart également qu’il va donner un contenu à l’obscure remarque de 1952 sur «l’aventure dangereuse de l’animation» (p.32) en soulignant que dans les entreprises de McLaren, «inventeur d’un métier qui exige un courage extraordinaire» (p.233), «il est toujours étonnant de reconnaître (…) une idée des risques et périls de la création artistique…(p.259).

Les nombreux textes de Martin sur l’œuvre de McLaren, en particulier la série de quatre textes publiée en rafale dans les Cahiers du Cinéma à partir de janvier 1955, ont pour but premier de faire mieux connaître l’œuvre multiforme du cinéaste canadien et de défendre les qualités artistiques des films. Mais je veux plutôt m’attarder à la genèse de cette idée d’animation instrumentale qui deviendra la plaque tournante de toute la construction théorique développée par Martin depuis 1952.

L’expression «cinéma instrumental» apparaît pour la première fois sous la plume de Martin à l’occasion du deuxième de la série d’articles consacrés à McLaren, publié en 1955 dans les Cahiers du Cinéma (no 80). L’article porte le titre Mystère d’un cinéma instrumental. Cependant, on y trouve aucun développement spécifique qui permette de lever le mystère sur le sens de l’expression. Dans le troisième article (no 81), il affirme «…ce qui constitue sans doute la plus profonde originalité de l’œuvre de McLaren est la plénitude instrumentale de son expression cinématographique» (p.234), ce à quoi il adjoint un mot de McLaren qu’il ne se lasse pas de citer : «Pour entreprendre un film, j’ai besoin d’être provoqué par un problème technique particulier» Il compare ensuite la solitude de McLaren devant ses films «à celle du savant aux prises avec les éléments matériels rebelles de sa recherche», souligne sa préoccupation pour la méthode : «C’est avec le souci constant de la technique et de l’instrumentation qu’ (…) avec un sérieux scientifique, il assemble des matériaux, enregistre leurs actions, compare un grand nombre d’essais, inventant des styles inédits de composition» (p. 234). Plusieurs éléments de définition sont rassemblés ici autour de la notion «instrumentale» : méthode, technique, instrumentation face à des éléments matériels rebelles.

Le quatrième article (no 82) sous le titre de On a touché au cinéma, précise ces éléments. Après avoir reconnu chez Trnka des «connaissances techniques et instrumentales spécifiques» (p.239) ce à quoi s’ajoutent les exemples convergent de Pojar, Alexeief et Bartosch, il conclut : «ces résultats qui se recoupent prouvent la vocation caractéristique et suffisante des compositions cinématographiques instrumentales de l’animation.» Nourrie de cette tradition qui remonte à Reynaud et Cohl, l’entreprise de McLaren «demeure sans précédent» et «se développe comme s’il n’avait jamais douté un seul instant de cette propriété de l’animation. (…) À côté d’un cinéma de cueillette, de suggestion, existe, escorté de tous nos vœux, un cinéma fondé sur la lutte muette avec des matériaux que l’on ne peut ni bluffer, ni raisonner et qui ne se laissent convaincre que par l’outil. Ce cinéma de technicien ose vraiment, secoue et invente (…) en tirant le maximum d’un principe, d’un procédé ou d’un outillage, (…) entraîné, guidé par les éléments matériels qu’il met en mouvement» mettant en valeur une «autonomie instrumentale …(qui) …concerne très précisément l’esprit des cinéastes doués d’un pouce opposable aux autres doigts et qui sont décidés à s’en servir.» (pp.240-241) L’expression instrumentale implique donc une référence au corps de l’animateur, à l’action manuelle face à l’instrumentation et aux matériaux, ce qui développe une des idées du texte de 1952 concernant ce qui «reste de la chaleur qui a accompagné l’évolution du personnage».

Puis vient ce passage fondamental : «Pour ce cinéma instrumental, il n’est pas question de convaincre et de persuader, mais seulement de compter avec l’absolue bonne foi des matériaux, craie, encre, cellulo, carte noire. C’est dans le travail de ces matériaux que le créateur trouve les contraintes, les dangers, les suggestions qui constituent à la fois l’aliment et l’excitant de son art. La réalisation n’est plus une direction, une politique relevant des techniques de relations, de commandement, de suggestion, d’hypnotisme, mais un véritable acte poétique. (…) L’exploitation créatrice des procédés l’ont amené à définir des styles inédits d’exécution et de composition. En proposant aux cinéastes une infinité de moyens, McLaren multiplie les formes de GENÈSES possibles pour une œuvre d’animation, faisant de cette genèse même, non pas un stade provisoire de l’œuvre, mais un de ses moments les plus pathétiques, dont aucune projection-exécution publique ne peut se considérer déliée.» (p.242)

La leçon instrumentale de McLaren n’est pas que l’affaire du cinéma d’animation, mais «concerne la totalité du cinéma» (p.234). Dans ces pages d’une grande densité théorique, Martin revient sur le thème du rôle de l’image par image dans la renaissance du cinéma : «Car les fonctions de l’image par image et celles de la prise de vues directes ne sont peut-être pas aussi distinctes que le laissent penser les approximations de notre haute époque. La singulière exigence de travail instrumental et de globalité poétique de l’animation pourrait se trouver mêlée aux vœux du cinéma de prise de vues directes dans un état de l’art cinématographique supérieur à celui dont nous nous contentons.» (pp.251-252). À noter, qu’au bout de cet exposé, le travail instrumental et la globalité poétique se trouvent associés au sein de la même exigence.

Cette réflexion est poursuivie sur un mode plus général dans un texte de 1957 (Cinéma 57, no 14) qui sous le titre de Science-Fiction de Très Sérieuses Probabilités a une visée explicitement prospective. Le début du texte oppose, d’une part, l’impasse dans laquelle, selon Martin, végète le cinéma de prise de vues directes et, d’autre part, le «futur théorique inimaginable», les «intuitions cinématographiques invérifiées» et les «forces expressives inappliquées» qui apparaissent autour des principes de l’animation. Ce qui le mène à affirmer que «bien que basés sur un unique système de construction image par image, le cinéma de prise de vue réelle tel qu’on le pratique aujourd’hui et le cinéma d’animation tel qu’il tend à devenir ne peuvent être conciliés.» (p.151). Remarquons qu’il n’est pas question ici d’une incompatibilité fondamentale entre cinéma direct et cinéma d’animation mais d’une inadéquation historique exprimée avec grande subtilité entre un cinéma tel que pratiqué aujourd’hui et un autre tel qu’il tend à devenir, ce qui laisse la porte ouverte pour l’utopie à laquelle Martin tenait, où une promesse d’avenir du cinéma d’animation aurait la puissance de sauver le présent du cinéma direct.

Et cette utopie de l’animation prend précisément appui sur «le courant millénaire de l’expression INSTRUMENTALE et de l’appropriation visuelles des objets (…) un art beaucoup plus calme préoccupé des solutions de la résistance que les matériaux opposent à la réalisation du projet expressif (…) cet art cinématographique total et synthétique de l’Animation…» (p.151) Cette première mention avec des majuscules (comme Martin aimait en mettre lorsqu’il s’agissait de concepts dont il voulait souligner l’importance) de «l’expression INSTRUMENTALE», contient l’élément essentiel de sa définition à savoir une approche où la confrontation avec «la résistance des matériaux» et l’élaboration des solutions techniques ne sont pas des données accessoires mais constituent le coeur de la visée poétique. Martin est resté très cohérent avec cette définition centrale mais sa vision de l’utopie du cinéma va bouger radicalement.

Un corollaire du cinéma instrumental tel que définit plus haut est cette idée de la constante réinvention du cinéma et d’un «Cinéma considéré comme l’Art de toutes les Images possibles» dont McLaren est pour Martin le facteur le plus accompli. Il en va évidemment ici de l’évaluation de la portée de la multiplicité des inventions techniques de McLaren. Il s’agit de quelque chose de bien différent de l’éventail des différentes façons de faire de l’animation, tel que présenté dans la dernière partie de la brochure des Rencontres internationales de Canness, et qui deviendra bien vite la façon stéréotypée et tétanisée de présenter comme un espace figé le domaine de l’animation. Chez McLaren, la constellation des techniques prend une forme bien différente, tenue par un champ de gravitation et un projet poétique spécifique qui englobent toute l’œuvre dans son champ de force. «L’œuvre de McLaren est bien autre chose qu’un bricolage schizophrénique mené par une technicité galopante (…)que McLaren emprunte, chaque fois, une voie originale, créant s’il le faut un outillage, semblant, pour chaque film, inventer le cinéma.» (p.233)

Dix ans plus tard, dans un texte de 1965, il précise : «On a souvent défini comme un goût ardent des risques de l’expérimentation sa tendance confirmée à inventer presque une nouvelle forme de cinéma pour chacun de ses films. Mais maintenant que nous connaissons bien la chronologie de ses œuvres, que nous pouvons repérer le départ d’une recherche ensuite abandonnée et sa reprise jusqu’à l’achèvement d’un film, parfois plus de dix ans après, il est difficile de considérer la démarche de Mclaren comme une avance aveugle, uniquement meublé par des recherches inquiètes et tâtonnantes. Ayant pris l’image par image comme définition du cinéma la plus générale qui soit, McLaren a déployé calmement son œuvre, presque simultanément (…) vérifiant patiemment toutes les données de cet art instrumental.» (p.257)

Chez Martin, les données de l’expression instrumentale ne peuvent donc pas être identifiées à la simple multiplicité des techniques d’animation qui a tant servi à typifier la nouvelle animation à partir de 1960. Elles correspondent à un rapport plus profond, plus dynamique et plus spécifique avec la technique et les matériaux que ce qui se dégage du simple catalogue des multiples façons de faire de l’animation. Elles se rattachent à un «courant millénaire» (au sujet duquel il n’apporte cependant aucune précision historique) et s’identifient à une singulière genèse non seulement pour le court terme des films particuliers, mais pour le moyen terme d’une œuvre tout entière, embrassant plusieurs dizaines d’années avant de trouver ses points d’arrivée et même pour le long terme d’une utopie de changements sociaux et civilisationnels profonds.

Dans l’entrevue désillusionnée de 1967, les reproches qu’il adresse à l’animation courante concernent certes l’abandon de l’attention au mouvement («le contrôle de mouvements complexes et décisifs, dans plusieurs dimensions…» p.12) au profit des tendances graphiques à la mode, on l’a déjà souligné, mais aussi, et du même souffle, au fait qu’ainsi « l’animation perd toute sa vie instrumentale et son dynamisme» (p.12). Les deux aspects sont solidaires et il est à noter que l’idée d’«expression instrumentale» subsiste encore au cœur de la pensée de Martin même après le constat d’échec des espoirs qu’il avait mis dans le cinéma d’animation. On retrouvera encore cette idée dans un court texte de 1986 sur Norman McLaren qui «explore dans chacun de ses films un emploi particulier du cinéma image par image en déployant les fastes imprévus d’un cinéma instrumental à contre-courant des styles et des succès reconnus.» (p.181).

Dans une analyse des mérites frelatés des animations simplifiées de l’UPA, André Martin affirme que «les valeurs de l’animation se trouvent toutes dans les rapports de singularités du dessin et de celle de l’animation.»(p.46) Je crois qu’on peut, sans risquer trahir sa pensée, élargir le champ d’application de cette remarque et affirmer que les valeurs de l’expression instrumentale sont à chercher dans les rapports de singularités du dessin, de l’animation et de la genèse technique et poétique des films. Cela donnerait tout son sens à cette autre remarque qu’il faisait à propos de Blinkity Blank : «l’animation est un principe de création et non une évidence technique» (p.84) Ceci implique que fondamentalement l’animation est une mise en jeu des évidences techniques du cinéma. C’est sur cela que Martin fondait son utopie cinématographique au sein de laquelle le cinéma d’animation constituait l’élément moteur.

Non seulement l’animation se voyait confié la tâche de sauver le cinéma de prise de vues directes des ornières de la mondanité dans lesquelles, selon Martin, il était tombé, mais de présider à une profonde transformation sociale : «Cette planète débarrassée des minus, des délégations abusives et des attentions feintes, peuplée uniquement d’autonomes socratiques n’est pas pour demain ; mais rien d’autre ne présente d’intérêt. Le cinéma de cet univers utopique est un cinéma de l’être et de l’être seul. Il suppose la pratique et non le spectacle des vertus créatrices et morales. Il est une invitation permanente au dépassement de toutes les facultés naturelles. (…) Et il faudra un jour, dans l’univers sans chef ni amuseur d’aucune sorte, traiter à égalité, donner amour contre amour, science contre science, valeur pour valeur, faire toujours la moitié du chemin. Le cinéma d’animation saura participer à ces communions sans trompe-l’œil.» (p. 153)

«Rien d’autre ne présente d’intérêt» écrit-il. Aussi lorsqu’il est devenu évident pour lui que les cinéastes d’animation plutôt que de relever le défi, tendent «à développer les qualités graphiques, plastiques, ou des formes d’humour paradoxales aux dépens du travail de l’animation» (p.259), il perd intérêt pour ce qui arrive du cinéma d’animation, et considère que ce n’est plus la peine de le chanter, de l’annoncer et de l’attendre.

Mais, il n’en va pas que de la faillite de l’animation. D’autres raisons, plus objectives et certainement plus importantes, expliquent le revirement de Martin. Il s’agit de «cet environnement technique nouveau qui chaque jour s’installe en bousculant et en déplaçant tous nos systèmes de communication et d’imagerie, interdisant notamment au cinéma de retrouver son équilibre d’antan.» (p.255) Il s’agit bien sûr de la télévision, des ordinateurs et de l’explosion générale des communications graphiques qui occuperont Martin pour le reste de sa vie. Ces raisons sont évoquées dans l’entrevue de 1967, mais elle sont déjà présentes, et de façon plus articulée, dans le texte de 1965 sur Norman McLaren, qui fera partie du catalogue de l’exposition de Montréal en 1967. Ce texte est important car outre le fait qu’il contienne tous les éléments de l’entrevue de 1967, il réévalue le rôle de McLaren dans cette histoire (il le sauve en quelque sorte de sa condamnation de l’animation) et reformule son utopie sous une forme nouvelle.

Selon ce qui est défendu dans ce texte, même si les animateurs se sont égarés dans les préoccupations graphiques au dépens de l’animation, il n’en reste pas moins qu’«aujourd’hui Len Lye et McLaren méritent d’être loués comme ceux qui ont «touché au cinéma» en ce que tous deux ont dessiné directement sur la pellicule sans utiliser de caméra, ce qui met fin à «cette fatalité représentative du cinéma de prise de vues réelles» et qui «constitue un scandale, du point de vue des frères Lumière». Il peut ainsi célébrer « la révolution réussie de Len Lye et McLaren». (p.256) Donc quelque chose dans l’animation mérite d’être sauvé. Soulignons que cette révolution s’est faite en touchant à la technique ce qui la place complètement dans la constellation de l’expression instrumentale.

Martin poursuit en commentant uniquement l’œuvre de McLaren qu’il présente comme un geste prophétique qui anticipe la révolution technologique qui s’amorce. «Actuellement, la poussée des technologies nouvelles oriente les préférences et les goûts en nous éloignant calmement de cet ancien régime de l’âge mécanique (…). Mais depuis longtemps déjà, la variété instrumentale des recherches de McLaren (…) nous invite à entrer dans une sphère inconnue de la do-it-yourself création qui prive de sens la spécialisation producteur-consommateur, le couple prestidigitateur-spectateur étonné.» (p.259) Dans un petit texte de 1986, vingt ans plus tard au moment du décès de McLaren il tient toujours la même évaluation: « McLaren (…) nous a directement préparé à ce que devient la production des images animées dans un âge des chaînes innombrables et des films de synthèse. Ses œuvres nous forcent à prendre conscience de toutes les formes à venir et de celles qui les suivront, Il nous parle des cinémas de demain et de l’état toujours transitoire dans lequel se trouvent tous nos grands systèmes de diffusion et de présentation. (…) Pionnier d’un cinéma différent pour chacun de ses films l’œuvre de Norman McLaren fonctionne comme une grille de tous les possibles du cinéma d’animation qu’encourage aujourd’hui le renouvellement des technologies.» (p.181)

La visée utopique de Martin s’incarnait désormais dans le développement des nouvelles technologies et en des termes libertaires pas si éloignés de son utopie sociale initiale. McLaren en était le prophète, non à cause d’une pratique hâtive de ces nouvelles techniques mais par l’effet de l’inlassable ouverture instrumentale de son œuvre et de ce qu’il désigne comme un «cinéma de l’entendement», «plus intéressé par ce qui se passe dans ses mains ou dans l’esprit du spectateur que par ce qui se déroule sur l’écran» (pp.259-260). Martin semble valoriser ce que quelques années plus tard, on désignera comme pratiques interactives et, à cet égard, il n’est pas étonnant qu’il ait été tant intéressé par la pensée de Marshall MacLuhan. Je n’ai pas pu à ce jour consulter les textes d’André Martin qui traitent directement des nouvelles technologies de l’image, à l’époque où il était à l’emploie de L’INA, et l’on ne peut savoir ce qu’il aurait pensé des développements actuels du numérique en général et de l’animation par ordinateur en particulier. Je crains bien qu’il aurait été un peu déçu encore une fois. Je ne vois pas par exemple comment les longs-métrages d’animation 3D ou les jeux d’ordinateur auraient pu s’accorder aux idées d’André Martin. Les visées utopiques qu’André Martin associait à l’animation, au cinéma et même aux nouvelles technologies ne pouvaient qu’être déçues car elles étaient fondées sur une croyance au progrès. Pour reprendre l’expression de Walter Benjamin, en suivant la piste du progrès, il ne pouvait trouver au bout du compte que des champs de ruines.

Pourquoi faut-il accorder de l’importance à la pensée d’André Martin et s’attarder aux nuances de son évolution ? On pourrait penser que s’il a voulu fixer des objectifs si démesurés et si irréalistes au cinéma d’animation, sa déception ne regarde que lui. Quant au cinéma d’animation, il a fait ce qu’il a pu dans les circonstances. De ce courant extrêmement dynamique apparu dans l’après Deuxième guerre mondiale, et auquel Martin a contribué en tant que critique et organisateur, est né une tradition qui s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui et qui a laissé derrière elle un patrimoine incontestable d’œuvres remarquables. Mais on peut penser aussi que quelque chose d’inouï s’est tout de même passé plus ou moins entre 1950 et 1960, qui a de l’importance pour le moment actuel et qu’une attention minutieuse à la pensée et à l’action d’André Martin peut nous aider à circonscrire et à comprendre.

Il y a deux aspects bien distincts dans les jugements que Martin a formulé entre 1965 et 1967. Il y a, d’une part, un diagnostique porté sur le cours suivi par le cinéma d’animation qui l’éloignait de la tâche qu’il lui aurait bien voulu le voir relever et, d’autre part, un autre diagnostique au sujet des changements inévitables et irréversibles qu’annonçaient les nouvelles technologies naissantes. Il ne fait aucun doute que Martin a été clairvoyant sur ce deuxième aspect et que tout l’univers du cinéma, de l’animation, de l’audiovisuel et des communications sociales a été complètement redéfini et que rien ne subsiste dans les mêmes termes. Sur le premier aspect, la situation est plus complexe. C’est un fait que la nouvelle animation qui a émergé dans les années cinquante du siècle dernier n’a pas réussi à jouer le rôle moteur décisif dont Martin avait rêvé. Elle s’est installée dans un territoire bien structuré par son organisation internationale et son réseau de festivals, qui est cependant resté comme une sorte d’enclave autonome sur la marge du cinéma dominant et qui n’a pas trouvé des voies d’accès significatives vers un public plus large. Avec les années, son rapport de force avec la grande animation industrielle de studio telle que reconstituée dans le nouveau contexte télévisuel a été de plus en plus défavorable. Le pronostique sombre de Martin s’est donc à peu près réalisé bien que cela n’entache pas le fait que de nombreux films remarquables aient été produits au cours de ces années.

Plusieurs circonstances historiques de différents ordres, pas nécessairement reliés entre eux, accompagnent et expliquent l’émergence de la nouvelle animation vers les années cinquante. Un premier vecteur est constitué par la soudaine chute du rythme de production des cartoons américains. On sait que jusqu’au «10 juin 1949, à 7h30» (pour employer l’expression humoristique de Martin), l’animation américaine exerçait une hégémonie internationale tant par la diffusion universelle de ses films que par une influence stylistique incontournable sur tous ceux qui voulaient faire de l’animation. La seule voie semblait être de reproduire un même genre d’animation caricaturale en adoptant le même type d’organisation industrielle. Les rares indépendants étaient totalement isolés, presque sans moyens, et ne seront découverts et célébrés que lorsque la nouvelle animation aura pris son essor et sentira le besoin de se donner des origines et d’écrire son histoire.

La chute de la production des cartoons, que Martin avait documenté dans plusieurs articles, était de toute évidence une conséquence de la popularisation de la télévision qui a rapidement bouleversé le mode de programmation et de fréquentation des salles de cinéma. Face aux images qui venaient directement dans les foyers par les airs, le classique programme complet, incluant le ou les longs-métrages, le «newsreel» et le film d’animation, a soudainement perdu fonction et nécessité. Pour un bon nombre d’années, la production spécifique de films d’animation destinés à la télévision ne prendra pas un essor important. Si mes souvenirs de jeunesse sont bons, dans un premier temps, toute la production de cartoons, y compris celle de l’époque du muet, sera recyclée à la télévision. Il en sera ainsi même chez Disney qui alimentera son heure télévisuelle hebdomadaire avec de nouveau films de prise de vues directes (films animaliers ou films d’aventure, genre Davie Crockett) se contentant d’y programmer son imposant catalogue de films d’animation déjà existants. Ce n’est que plusieurs années plus tard que l’industrie s’est réorganisée pour la production massive pour la télévision. Et cela s’est fait à l’échelle internationale, suivant des lignes complètement nouvelles par rapport à la période précédente. Il y a donc eu pendant au moins une dizaine d’années un replis de la production de «cartoons» et un flottement dans l’organisation du marché mondial des films d’animation. Cet état transitoire de crise de la production industrielle d’animation a créé une sorte de vacuum, un pauvre espace que la nouvelle animation a pu chercher à occuper. C’est un premier facteur.

L’autre facteur est de nature politique. Premièrement, dans la foulée de la Deuxième guerre mondiale, avec la création des démocraties populaires en Europe centrale, un vaste espace s’est soustrait à l’hégémonie cinématographique américaine tant sur le plan du marché que sur le plan de la création. Dans ces divers pays, est apparue une production de films d’animation fortement ancrée dans des traditions culturelles populaires nationales (par exemple le théâtre de marionnettes en Tchécoslovaquie), libre de toute influence des cartoons américains. Cette production, soutenue par l’état et jouissant d’un marché national protégé, a rapidement pris de l’ampleur. On a vu que Jiri Trnka, le père de la nouvelle animation tchèque, fut un point de référence majeur pour André Martin et que, dans l’ensemble, la cohorte des nouveaux animateurs de l’Europe de l’Est constitua une part importante de la coalition internationale du cinéma d’animation que Martin appela de ses vœux. C’est d’ailleurs la force de cette animation qui fit que l’Association internationale du film d’animation (ASIFA) fut, par nécessité, une plateforme plutôt sereine de rencontre et de cohabitation entre les animateurs de l’Est et de l’Ouest, relativement à l’écart des affres de la Guerre froide. Pour un véritable historien, il resterait à examiner ce qui explique que l’éclosion qui a eu lieu dans les nouvelles Démocraties populaires ne pu être observé en URSS où la production d’animation avait depuis longtemps calqué le type d’organisation industrielle et le style de Disney.

Deuxièmement, un phénomène similaire quoique de moindre ampleur, également lié à la Deuxième guerre mondiale, se produisit au Canada où le gouvernement central créa, initialement comme office de propagande pour soutenir l’effort de guerre, l’Office nationale du film. Cette institution se constitua complètement à l’écart de la production industrielle (qui n’existait pour ainsi dire pas au Canada à cette époque) et du marché normal de la circulation des films. Totalement financé par l’état, éventuellement (à partir de 1954) maison intégrée et autosuffisante de production, avec ses services de caméras et de sons, son laboratoire, son studio de tournage, ses services de recherche technique, etc., elle développa à l’échelle du Canada et, à un moindre degré, à l’échelle du monde, un réseau non-commercial (les films étaient disponibles gratuitement) de distribution. Tout comme en Europe de l’Est, cela constitua un espace protégé qui rendit possible l’éclosion d’une production d’animation d’un type nouveau. C’est ce qui a permis au projet artistique de Norman McLaren, qui jusque-là était un simple artiste indépendant isolé travaillant presque sans moyen et sans possibilité de diffusion, de prendre l’ampleur, la continuité et l’importance que l’on connaît.

Troisièmement, phénomène plus diffus, aux USA suite à la grève des studios Disney, un bon nombre de jeunes animateurs ont cherché d’autres voies. Cela a entraîné un certain renouvellement du «cartoon» aux antipodes du style bien pensant de Disney (chez Warner par exemple), ainsi que la création des United Production of America (UPA) autour de Stefen Bosustow. Un indépendant de génie comme John Hubley, hautement estimé par Martin, a émergé de cette mouvance. Il faut ajouter à cela une ébullition sociale, culturelle, et artistique beaucoup plus vaste qui a marqué ces décennies pour éclore de façon marquée dans les années 60. Dans l’univers du cinéma, soulignons la Nouvelle vague et tous les nouveaux cinémas nationaux, et la vivacité particulière du cinéma expérimental, particulièrement aux USA avec le cinéma dit «Underground».

Ainsi, la convergence de ces développements politiques, des signes avant-coureurs du climat socioculturel libertaire des années 60 et de l’ébranlement du marché cinématographique sous les coups de la télévision naissante, entraînèrent pour le «cartoon» un reflux de la production et une nécessité de réorganisation majeure, et induirent un espace soudain de liberté où, pour un temps, quelque chose d’inouï pouvait arriver dans l’animation, et est arrivé. C’est précisément ce qu'André Martin a perçu et, à mon avis, correctement caractérisé. Il apparaît avec le recul qu’aucune de ces conditions ne pouvait durer très longtemps. Le reflux de la production industrielle d’animation ne pouvait être que provisoire. Il était sûr que, le temps de monnayer sur le marché télévisuel la production antérieure, une nouvelle industrie de l’animation allait se constituer précisément autour de la télévision, ce qui s’est produit à une échelle beaucoup plus grande que ce qui avait existé auparavant. L’espace politique de l’Europe de l’Est était condamné à éventuellement imploser sous les contrecoups et les contradictions de sa nature totalitaire. Une aventure comme celle de l’ONF au Canada ne pouvait résister aux pressions de l’émergence d’une véritable industrie du cinéma qui lui a ravi les faveurs de l’état. Il est symptomatique qu’en 1985, l’année de la mort de McLaren, pour la première fois des représentants de Téléfilm Canada (l’agence du financement du cinéma du Gouvernement canadien) se rendaient au festival d’Annecy pour faire des affaires avec les producteurs français. Ainsi finissait banalement l’époque où Norman McLaren était le symbole vivant de l’animation canadienne. Je présume que ces émissaires commerciaux ne s’en sont même pas rendu compte. Quant au courant culturel libertaire, il n’a rien pu contre la relance planétaire et globalisante du capitalisme.

Mais lorsque Martin a jeté l’éponge, vers 1965, rien de tout cela n’était encore arrivé, mais il lui a semblé évident que la promesse qu’il avait vu luire serait sans suite. Les coquetteries graphiques des animateurs, qui se désintéressaient de «l’animation» au sens profond et instrumental du terme, l’interdisaient et, de toute façon, ils étaient déjà doublés par la mutation irrémédiable et accélérée des médias. Pour Martin, aveuglé par sa croyance utopique au progrès, ce mouvement du cinéma d’animation n’avait d’intérêt que s’il se développait, gagnait en importance et touchait un large public. Il ne pouvait lui suffire que cela ait brillé brièvement comme un éclair de vérité au sein du cinéma. Ce qui n’est pas rien. « Pour le moment ce n’est plus la peine de penser à l’animation, de la chanter, de l’annoncer, de l’attendre.» (p.13) disait-il lors de l’entrevue de 1967. Dans cette affirmation, il se réfère à l’animation comme quelque chose qu’il avait fallu «annoncer» et «attendre», qui aurait dû se développer, comme s’il s’était agi d’une promesse pour l’avenir alors qu’en réalité l’avenir avait déjà brillé dans le présent, que lui seul avait vu et saisi avec clairvoyance dans toute sa radicalité. Ce qu’il n’a pas compris c’est qu’une telle illumination ne pouvait que se consumer dans l’instant et que là était sa force de vérité. Au-delà de ce point, il n’était possible que d’en témoigner et de s’en servir comme instrument de critique face au cours normal et mondain des choses qui ne pouvait manquer de reprendre son train-train.

Il manquait à Martin une conception benjaminienne de l’histoire, critique de la notion de progrès, qui rend possible de penser de tels courts-circuits du temps historique. Ce qui est apparu dans les conditions singulières de l’après Deuxième guerre mondiale, c’est une résurgence de l’origine du cinéma sous la forme de l’image par image au moment même où se produisaient les premiers soubresauts annonciateurs de la fin du cinéma. Ce qui a permis pour la première fois de dire «cinéma d’animation». Dans cet instant, l’animation apparaissait comme quelque chose de plus vaste que «l’animation» telle que dans son existence historique, qui n’était somme toute guère plus qu’un genre particulier. Elle surgissait comme une ouverture sur le registre complet des possibilités stylistiques permises par la machine «à une image près» du cinéma, allant du pur discontinu à la pure fixité, et forçant une recalibration de la prétention photographique à la réalité, élargissement qui ne concernait pas seulement l’animation mais qui, selon le mot très précis de Martin, «touchait au cinéma» lui-même.

Dans ce surgissement, non seulement le «cinéma d’animation-plus-que-lui-même» rejouait-il les données fondamentales de l’invention du cinéma, mais par une sorte de pli de l’histoire, il préfigurait le tour particulier et surprenant qu’allaient prendre la nouvelle configuration technologique dont le premier jalon était posé par l’apparition de la télévision. C’est ce à quoi Martin s’est intéressé à partir de 1965 et qu’il a méticuleusement documenté jusqu’à ce que la maladie l’empêche de le faire. C’est un autre chapitre qu’il sera possible d’entreprendre lorsque les textes et documents pertinents seront disponibles.

©2009 Pierre Hébert

L'idée de l'animation et l'expression instrumentale

Écrit par Pierre Hébert entre Bruxelles, Lisbonne et Montréal en février et mars 2009.

C'est un petit manifeste personnel. «Manifeste», parce qu’il s’agit d’un texte programmatique organisé autour d’un certain nombre d’injonctions. «Personnel», d’abord parce que j’adresse ces injonctions essentiellement à moi-même et à personne d’autre. Les autres peuvent en faire ce qu’ils veulent, en tirer quelque profit, si cela se peut, ou les ignorer. «Personnel» aussi parce qu’il est construit autour de mon histoire personnelle et à partir de la pensée ou de l’œuvre de personnes que j’ai connues et qui ont eu un rôle décisif à des moments précis dans le cours de mon travail. Il s’agit d’André Martin, de Norman McLaren et de Johan van der Keuken. Les trois sont décédés depuis un certain temps. On peut donc y voir une célébration posthume de la force de leur pensée et l’expression d’une reconnaissance pour ce qu’ils ont fait à ma vie de création qui, sans eux, aurait été fort différente.

Dans ce texte, André Martin occupe une place prédominante puisque que ce n’est que tout récemment, dans la dernière année, que j’ai pris conscience de l’importance qu’il a eue pour moi. Sa pensée a soudainement pris valeur de plaque tournante en rapport avec toutes les autres composantes de ce texte et avec mon entreprise interminable d’essayer de comprendre ce que je fais et ce que je dois faire. On trouvera donc ici un mélange de considérations générales - une tentative de redéfinition du cinéma – et de notes à caractère autobiographique.


Tentative de définition : le cinéma est un complexe de temps et d’espace tel que modulé par un dispositif technique. Cette modulation peut prendre des formes différentes qui servent de base à des genres différents (animation, documentaire, fiction). Le registre possible des modulations à un moment donné de l’histoire est sous condition de l’état changeant du dispositif technique. Sur toute la durée de son histoire à ce jour, ce dispositif a eu comme constance la division du flux temporel en une succession d’images distinctes. C’est là le principe profond du cinéma, qui fonde l’universalité de sa définition technique.

Cependant, cette concaténation du flux temporel a été réalisée successivement par des appareillages issus de lignées technologiques hétérogènes (chimique/mécanique pour le cinéma classique, électronique pour la télévision et la vidéo et numérique pour la vidéo numérique). C’est une originalité de l’histoire du cinéma que d’avoir été marquée par de telles ruptures engendrées par des sauts d’une lignée technologique à l’autre. Ces ruptures impliquaient, chaque fois, une profonde altération du mode de prélèvement discontinu des images, du mode d’accès à la succession des images pour fin de travail (montage ou altération), et enfin du mode de présentation publique. Ces altérations, conditionnées par les ruptures technologiques, ont chaque fois eu des conséquences esthétiques importantes qui ont motivé des tentatives répétées de définir le nouvel état comme «art» autonome – le cinéma, la vidéo, l’art numérique. Chacune de ces ruptures a entraîné la création d’un champ de discours qui chaque fois fut le lieu d’une prétention à l’autonomie artistique. De ce fait, ces champs de discours ont peu communiqué entre eux.

Le cinéma est donc scindé sur deux axes : 1- longitudinalement, entre la zone esthétique et formelle des compositions d’espace et de temps et la zone de l’appareillage technique, 2- transversalement, par les sauts entre lignées technologiques hétérogènes, événements qui ont d’abord lieu au niveau technique puis se sont répercutés dans la sphère esthétique. Après deux changements majeurs de paradigme technique, cette double scission (l’une entraînant l’autre) apparaît maintenant comme une forme structurante. Ainsi, il y a possibilité et urgence de sauver le patrimoine artistique et théorique du «cinéma classique» et de la vidéo, de les actualiser et de leur redonner puissance à l’époque du numérique triomphant et amnésique. Cette entreprise ne peut qu’être dirigée contre le triomphalisme du numérique, sans cependant rejeter ou dénier l’état de fait numérique qui est inéluctable. L'enjeu est de resituer le numérique dans la perspective historique sur laquelle il repose. Ce serait donc une tentative de refonder et redéfinir le cinéma à la lumière de ce qu’aujourd’hui seulement on peut comprendre de son histoire entière et non seulement de son histoire stylistique.

L’élément constant de cette histoire technique complexe est la fixation de la durée en suites d’images distinctes. Ce principe transcende la succession des lignées technologiques, et constitue la constante qui seule peut permettre de penser l’unité technique de l’histoire doublement scindée du cinéma («cinéma» non seulement au sens historique classique, mais dans un sens global dont je défends l’usage). Je dis précisément «penser l’histoire technique du cinéma» comme unité, comme une seule chose à travers ses différences et ses variations, car dans la pratique de création de complexes d’espace et de temps, l’arrière-plan technique est le plus souvent tenu pour acquis, maintenu théoriquement à l’état d’élément neutre. On reconnaît certes le fait de l’évolution de la technique, mais on s’aventure rarement à tirer les conséquences du fait que, depuis son origine, le cinéma fut sous condition technologique, donc toujours dans un transitoire déterminé par les changements techniques. On fait comme s'il y avait une zone esthétique autonome et une zone technique dont l’instance la plus profonde, l’image par image, pourrait être considérée comme non signifiante.

On trouve dans le cinéma d’animation, et dans une part du cinéma expérimental, les seules exceptions à cette surdité aux échos des profondeurs. C’est-à-dire que seul le cinéma d’animation, globalement, avec sa pratique consciente de l’image par image, et cette partie du cinéma expérimental qui s’intéresse, entre autres, aux clignotements, donnent un prolongement esthétique à la fragmentation du fux cinématographique en images distinctes.


À ce point, un développement s’impose au sujet de ce que je viens de désigner comme «globalement, le cinéma d’animation». Il faut préciser que l’appellation «cinéma d’animation» n’est apparue que tardivement. Il semble assez certain qu’elle fut inventée et définie par le critique français André Martin et ses amis vers 1955 (voir les travaux d’Hervé Joubert-Laurencin à ce sujet). Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il n’y ait pas eu, avant cette date, de films fabriqués avec la technique image par image de l’animation. La longue tradition du «dessin animé» ou «animated cartoons» remonte en effet aux origines du cinéma.

L’invention terminologique de Martin visait à nommer le remarquable renouveau des films «image par image» dans les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. Ce renouveau s’illustrait par la cinématographie animée de l’Europe de l’Est, par les productions de l’Office national du film du Canada, notamment celles de Norman McLaren, par les travaux des dissidents de l’empire Disney et de nombreux indépendants à travers le monde.

La nouvelle appellation accomplissait plusieurs choses. Premièrement, elle disait tout simplement, par ses termes mêmes, que l’animation était du cinéma et non un simple genre. Deuxièmement, elle rendait compte de l’effondrement de l’hégémonie du style et de la manière de faire du cartoon américain et de tous ses avatars à travers le monde. Elle contenait donc une forte valeur critique qui visait à replacer la tradition du cartoon dans une nouvelle entité définie plus largement sur la base de la variété d’expressions de la nouvelle animation émergente. Troisièmement, elle caractérisait cette émergence en termes d’une triple libération. D’abord, libération du style graphique étroit du dessin caricatural animé. Ensuite, libération de l’hégémonie technique de l’animation dessinée sur celluloïd tel que pratiquée dans les grands studios et fondée sur une division du travail à caractère industrielle, au profit d’un éventail beaucoup plus large de techniques, souvent pratiquées artisanalement de façon individuelle. Finalement, libération d’une conception du mouvement animé contraint par une codification très rigide, au profit d’un registre maximum d’expression image par image, allant de l’éclatement radicalement discontinu et vibratoire des films dessinés directement sur pellicule (Blinkity Blank de Norman McLaren en étant l’exemple tutélaire) jusqu’à la quasi-immobilité (la rigidité hiératique des marionnettes de Trnka). Pour André Martin, c’est cette troisième libération qui constituait le cœur et le plus important de l’émergence de l’animation moderne, précisément parce qu’elle touchait à la nature profonde du cinéma.

Cette troisième libération était celle qui comptait et qui devait mener les deux autres. De ce point de vue, la pensée de Martin rendait moins compte de ce qui se passait réellement dans le cinéma d’animation, qu’elle n’annonçait, à partir de signes avant-coureurs qu’il jugeait significatifs, un programme, une ligne d’action, bref une utopie du cinéma d’animation et du cinéma tout court. C’est dans cette perspective qu’il associait le renouveau du cinéma d’animation à l’œuvre des pionniers de l’époque de l’invention de l’animation - qui fut la même chose que l’invention du cinéma - et dont les travaux furent totalement occultés au moment de l’apparition des grands studios. Réhabilitation donc, notamment, d’Émile Cohl et d’Émile Rayneault, ce qui n’est pas sans jeter un doute sur la façon de dater l’invention du cinéma. D’où l’idée de définir le nouveau cinéma d’animation, nouvellement nommé, comme refonte potentielle du cinéma tout entier, et d’où l’affirmation qu’il n’y a qu’«un» cinéma dont l’animation est le centre avec son principe image par image. Ce qu’il décrivait dans ses textes visionnaires, c’était véritablement une fulgurance de l’origine dans l’apparition du nouveau et dans la promesse d’un avenir.

Un ébranlement s’est donc produit dans le cours de l’animation et du cinéma, plus ou moins entre 1950 et 1965, dont la création du festival d’Annecy et la fondation d’ASIFA (l’Association internationale du film d’animation) furent l’accomplissement et le terme. Cet ébranlement a été ressenti très tôt, en 1952, par André Martin dans le texte Dessin animé et pesanteur (cosigné avec Michel Boschet). D’une certaine façon, peut-être est-ce là le véritable événement car il signe l’apparition de «l’idée de l’animation», sur laquelle je reviendrai. Il a ensuite (lui et d’autres) nommé cet ébranlement «cinéma d’animation» et a tout fait pour harnacher, dans un mouvement bien réel, toute l’énergie potentielle qu’il contenait. Il a déployé une intense activité d’éducateur, de propagandiste et d’organisateur (entre autres en mettant sur pied les projections de films d’animation et les rencontres de réalisateurs au Festival de Cannes).

Mais dès la troisième édition du festival d’Annecy, il a exprimé sa désillusion en des termes qui allaient être de plus en plus tranchés. Selon lui, en ne saisissant pas le foyer profond de l’ébranlement, qui se situait sur le plan de l’expression image par image du mouvement, et en se contentant de la simple exploration consumériste des styles graphiques à la mode sur la base d’une conception assez convenue et souvent appauvrie du mouvement animé, les cinéastes d’animation auraient manqué le moment historique de vérité. Martin a hésité entre, d’une part, blâmer les réalisateurs pour ce ratage et, d’autre part, voir tout cela comme le simple effet d’un ensemble de phénomènes sociaux plus larges dont la généralisation de la télévision, l’accélération des communications et de l’information, l’émergence du marché mondial, et l’apparition des nouvelles technologies numériques de l’image. C’est ce qui allait désormais l’intéresser.

L’entité «cinéma d’animation» va se maintenir pour une bonne vingtaine d’années, mais sous une forme indécise et molle, tout en continuant – mais de moins en moins – à se réclamer de ses origines glorieuses. Elle fut soutenue – ironie de l’histoire – par une rhétorique apologétique largement héritée de Martin lui-même. Avec le retour en force de l’animation commerciale et industrielle dans les années 80, réenlignée sur la télévision puis restructurée par la nouvelle technologie numérique, les termes «films d’animation» et «cinéma d’animation» prendront un sens qui n’aura plus rien à voir avec ce que son inventeur avait voulu signifier en proposant cette nomination. Il ne s’agit pas ici de nier qu’au cours de ce demi-siècle, il n’y ait eu de nombreuses œuvres estimables, admirables, voire géniales, mais peu d’entre elles ont réussi à laisser apparaître «l’idée de l’animation» telle qu’André Martin avait tenté de la formuler.

Il faut donc reconnaître qu’il y a un fort décalage entre «l’idée de l’animation» et le cinéma d’animation historique, c’est-à-dire le gros de la production de films d’animation au cours des années. L’«idée de l’animation» est fondée sur la réalité matérielle profonde du cinéma – le défilement image par image. Par la pratique la plus radicale du large spectre des possibilités de la synthèse image par image de la durée, elle porte une puissance d’unification et de survivance du cinéma à travers sa double césure. Je dois préciser ici qu’on ne trouve pas comme telle l’expression «idée de l’animation» chez André Martin. En autant que je sache, elle a été introduite presque simultanément par Hervé Joubert-Laurencin (Émile Cohl et le virus fantasmagorique, in Émile Cohl, Les Éditions de l’Oeil, Montreuil, 2008) et par moi-même. Il me semble légitime de la dériver de la pensée d’André Martin.

Cette idée a brillé d’une lumière maximale dans la période de l’invention multiple du cinéma. Elle a de nouveau brillé, mais cette fois sur un mode crépusculaire, annonciateur de la fin d’une époque, au moment du début de l’effritement du «cinéma classique» aux mains du progrès technique de la communication sociale, ce que Martin a reconnu à travers l’alternance complexe de ses enthousiasmes et de ses déceptions. Ce furent ses deux moments glorieux qui furent aussi, chacun à sa façon, des moments de défaite, la première fois aux mains de la normalisation industrielle venue avec l’émergence des grands studios d’animation et, la deuxième fois, aux mains d’une nouvelle phase d’industrialisme, plus large que la précédente, dopées par le marché mondial de la télévision et par les gains de productivité liés au numérique.

Mais j’affirme et je veux croire que, dans toute cette histoire, l’ «idée de l’animation» garde, dans l’ombre, la totalité de son énergie potentielle et sa capacité de surgir à tout moment et de «toucher au cinéma», c’est-à-dire d’en bousculer la donne. «On a touché au cinéma», c’est l’expression que Martin utilisait pour caractériser le travail, et l’effet du travail, de Norman McLaren et de Len Lye. Et le cinéma n’en est pas sorti indemne.

Le «toucher au cinéma» est à rapprocher d’une autre expression utilisée une seule fois par Martin dans le texte Dessin animé et pesanteur, «le danger de l’animation». Il désignait ainsi ce que n’osaient affronter les animateurs de «cartoons», bien au confort d’une pratique normalisée. On peut supposer qu’il s’agit du risque lié au travail sans filet, sans balises, sur le fil de fer de l’histoire impliquant un engagement physique personnel, lié aussi au fait que l’«idée de l’animation» ne peut apparaître et agir que par l’action la plus aigue et la plus abrupte, que le temps d’un éclair.

L’«idée de l’animation» crée un moment de transparence entre l’instance représentationnelle de la texture d’espace et de temps et sa profondeur technique jusqu’au fondement image par image, à l’inverse de la politique des «genres» qui repose sur l’opacité de cette construction. L’«idée de l’animation» repose sur la puissance de création image par image (l’animation au sens restreint) mais ne s‘y limite pas. Elle n’est pas non plus particulièrement dessin, photographie, image, son ou musique, elle est tout ce qui la compose matériellement au moment ou elle touche au cinéma, qui peut-être tout et n’importe quoi. Elle est le contraire de l’opacité, elle ne tolère pas que le complexe d’espace et de temps se résorbe dans la seule représentation, elle ne tolère pas la simple représentation, elle est une «différentielle», elle exige la transparence de l’architecture et de la construction. Elle n’est pas la magie de l’animation, elle dénonce la magie, elle dissout la fantasmagorie. Elle s’exprime toujours dans le concret d’un matériaux spécifique, mais elle n’est pas cette matérialité, elle est immatérielle, c’est pour cela qu’on peut l’appeler une idée.

Elle ne peut, sans contradiction, être assimilée à un style ou à un genre. L’animation historique, dans sa plus grande part, n’a été qu’un genre (ce qui encore une fois n’est pas un jugement sur les œuvres), donc perclus d’opacité…au même titre que la comédie musicale, le film de gangster, le film d’horreur… C’est pourquoi je m’intéresse assez peu à l’animation historique (comme je m’intéresse peu à tout genre quel qu’il soit) car dans l’ensemble elle n’est pas à la hauteur de l’idée qui pourtant la fonde. Je m’en rends compte aujourd’hui et, aujourd’hui seulement j’arrive à le formuler, ce qui m’intéresse et m’a toujours intéressé, c’est l’«idée de l’animation« et sa puissance d’illumination. Je le découvre grâce à l’époque, celle du numérique, grâce aussi au retour sur les écrits d’André Martin. Avant je ne le savais que de façon confuse.


J’ai commencé à faire de l’animation dans la première moitié des années 60 dans la foulée de l’explosion de la nouvelle animation. Je vivais à Montréal où se trouvait un des foyers de cette animation moderne, l’Office national du film du Canada, et un de ses représentants les plus illustres, Norman McLaren. J’ai eu la chance d’avoir le soutien de McLaren et j’ai pu, bien que brièvement, rencontrer Len Lye. J’ai été emporté par la vague d’euphorie, d’enthousiasme et d’optimisme déclanchée par cette nouvelle animation. J’ai donc commencé ma carrière aux lendemains même de l’invention du «cinéma d’animation» et j’ai été nourri par les écrits survoltés d’André Martin (et d’autres) que je lisais dans les revues françaises de cinéma et que je redécouvre aujourd’hui, quarante-cinq ans plus tard, sous un tout autre éclairage. Il y avait aussi, à côté du cinéma d’animation, l’ensemble du cinéma qui explosait et se renouvelait avec la Nouvelle Vague et les nouveaux cinémas nationaux, dont le cinéma québécois. L’exaltation était alors au plus haut, mais avec la distance, tout cela apparaît plutôt comme le chant du cygne d’une certaine époque du cinéma.

J’ai connu André Martin entre 1965 et 1967, à l’Office national du film du Canada, alors qu’il réalisait ses deux films macluhaniens sur la télévision, et à la Cinémathèque québécoise («Cinémathèque canadienne» à l’époque), dans le cadre du comité organisateur de la rétrospective mondiale du cinéma d’animation de 1967 à l’Exposition universelle de Montréal. J’ai entendu, avec un certain effarement, directement de sa bouche, les accents de profonde déception quant au cours que prenait alors le cinéma d’animation qu’il avait tant contribué à promouvoir et, surtout, «à annoncer», comme il le disait dans une entrevue de 1967. C’est imprégné de ces sévères jugements que je me suis rendu pour la première fois au Festival d’Annecy, haut lieu de la nouvelle animation. J’ai cru y trouver confirmation de la dure condamnation de Martin. Pour moi, l’âge d’or se fermait avant même que je puisse m’y intégrer. À partir de cette année-là, je suis définitivement resté en retrait du cinéma d’animation et de ses institutions. Retrait qui me fut bien rendu. La plupart de mes films y trouvèrent peu d’écho.

Avec le temps, j’ai oublié le rôle initial décisif d’André Martin dans le cours solitaire que j’allais suivre. J’ai tenté de m’expliquer ce fossé entre mon travail et le cinéma d’animation institutionnalisé de toutes sortes de façon. Entre autres, je me disais qu’en n’intégrant pas une vision critique du statut de l’image animée et de l’image cinématographique en général, bref en ne prenant pas acte de la «révolution godardienne», l’animation restait dans un état rétrograde, enfermée dans le culte de la joliesse et du bon métier. Ce jugement, bien qu’ayant une part de vérité, était certes injuste envers de nombreuses œuvres qui valaient plus que d’être considérées comme des épiphénomènes d’un ghetto corporatif. Aujourd’hui, la lecture attentive des écrits d’André Martin me fait voir les choses autrement. Je découvre ainsi que ce qui m’intéresse, et qui en réalité m’a inconsciemment toujours intéressé, c’est plus l’«idée de l’animation» que le cinéma d’animation réel. Ma remarque «godardienne» n’en était qu’un effet de surface.

Je dois donc, en toute justice, redéfinir le panthéon de mes influences fondamentales de jeunesse. Aux Norman McLaren, Len Lye (ceux qui selon Martin ont «touché au cinéma»), à l’underground américain (Stan Brakhage, Robert Breer), à certains indépendants européens (Robert Lapoujade), je dois impérativement ajouter le nom d’André Martin dont la pensée a laissé en moi une marque indélébile.


Ce que j’ai écrit plus haut au sujet de l’«idée de l’animation» laisse entendre quelque chose qui survient dans l’histoire comme un éclair et qui s’évanouit dans son apparition même, ce qui d’un point de vue de la pratique de l’art est un peu embêtant. Doit-on rester en suspend à attendre le moment improbable d’une illumination intense mais fugitive, dont les paramètres dépassent l’action de l’artiste individuel et dont on ne prend le plus souvent acte qu’après coup ? Ou bien, y a-t-il dans le cours banal des journées ordinaires une façon de compter avec l’«idée de l’animation», d’assumer dans un travail soutenu la longue alternance de sa vie souterraine et obscure et de ses rares émergences ? Je trouve un début de réponse dans une autre invention lexicale d’André Martin, qui ouvre la possibilité d’une pratique soutenue et viable, il s’agit du concept d’«expression instrumentale».

Ce concept, si on peut l’appeler ainsi, est essentiellement développé dans un important texte de Martin consacré à l’œuvre de Norman McLaren, publié en quatre épisodes dans les Cahiers du Cinéma en 1955. L’expression restera dans ses textes par la suite (sous diverses formes, force instrumentale, cinéma instrumental, art instrumental, etc.…), mais il n’y ajoutera guère de précision. Particulièrement, à ce que je sache, il n’a pas développé comment cette notion aurait trouvé son prolongement dans la genèse de l’animation informatique. On peut cependant penser que l’attention minutieuse qu’il portait à l’apparition et au développement des nouveaux outils est à placer dans la continuité de son examen du rapport singulier de la poétique mclarennienne avec l’instrumentation et les matériaux.

Dans l’immédiat, il s’agissait donc de rendre compte de l’art mclarennien dans lequel l’élaboration esthétique des films associait si intimement le travail sur la technique et les matériaux, et l’exploration du spectre le plus large de l’image par image. Ceci permet à Martin de parler d’une réinvention du cinéma à chaque film, ou encore d’une exploration de tous les cinémas possibles, tout en distinguant ce travail de ce que serait «un bricolage schizophrénique mené par une technicité galopante». La technicité n’y est pas valorisée en elle-même, mais en tant qu’elle est au cœur d’une poétique. Bien que l’expression soit d’abord utilisée pour caractériser le cinéma de McLaren, Martin affirme cependant que l’«expression instrumentale» a une histoire millénaire et il attribue une «force instrumentale» à l’œuvre de plusieurs autres cinéastes et pas seulement d’animation, ouvrant la porte à une généralisation du concept au-delà de l’œuvre de McLaren.

Ceci me touche, car si je me suis reconnu une filiation durable à l’endroit de McLaren, ce fut moins au niveau du style esthétique général de ses films que dans ce qui m’apparaissait comme l’exigence d’une «pensée de la technique» au cœur de son œuvre. C’est ce que j’en ai retenu, principalement à travers une certaine approche de l’animation gravée directement sur la pellicule, et je comprends aujourd’hui que c’était la même chose que l’«expression instrumentale» de Martin.



Pour effectivement généraliser cette expression, je vais affirmer de l’«expression instrumentale» qu’elle définit l’expression artistique en tant qu’elle place au centre de son processus le rapport historique à la technique, aux instrumentations et aux matériaux et vise à atteindre une zone d’indistinction entre l’instance des constructions esthétiques et l’instance de l’élaboration technique. L’«expression instrumentale» implique également une référence au corps de l’artiste, à l’action manuelle face à l’instrumentation et aux matériaux. Ceci peut s’appliquer à toute l’histoire de l’art et avoir une portée millénaire, comme l'avait souhaité Martin, mais, ce n’est qu’avec l’apparition de la technologie moderne, en commençant par la photographie, que l’«expression instrumentale» trouve sa vraie pertinence. Elle peut prendre une portée encore plus forte dans le cas du cinéma et de son histoire singulière. Et il est notable qu’elle permette à Martin de définir le travail de McLaren comme une préparation de l’esprit des spectateurs aux promesses de l’évolution technologique, ce qui est bien une façon de placer l’histoire du cinéma non pas seulement dans une perspective d’histoire stylistique, mais dans le cadre d’une historicité technologique radicale.

Cela me rappelle également la courte phrase de Walter Benjamin dans la Petite histoire de la photographie, qui a toujours eu beaucoup d’importance pour moi : «… ce qui juge en définitive de la photographie, c’est toujours la relation du photographe à sa technique.» (Walter Benjamin Œuvres II, Folio Essais, Gallimard, p. 309) et l’ensemble de ses thèses sur le cinéma dans l ‘essai sur L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. On ne peut faire de Martin un benjaminien. La conception de l’histoire et de l’utopie qui sous-tend sa pensée est aux antipodes de celle de Benjamin comme en témoigne, entre autres, son intérêt pour Marshal MacLuhan. Mais dans la mesure où, dans les deux cas, il y a prescription d’une pensée de la technologie dans la pratique du cinéma, le rapprochement me semble juste.

Ainsi, l’«expression instrumentale», telle que je la comprends, serait la pratique possible du cinéma sous la forme d’une fidélité à l’«idée de l’animation», comme fondement de tout le cinéma sous ses différents genres et à ses différentes époques, comme travail en transparence et en indistinction de ses scissions longitudinales et transversales. Elle est la forme adéquate de la pratique d’un art sous condition technologique, dans l’assomption de la transparence entre le travail de la forme et le travail de la technologie, et dans l’assomption également du vecteur historique de l’évolution technologique. Voir la pratique du cinéma comme «expression instrumentale» permet de penser l’unité du cinéma à travers les sauts d’une lignée technologique à l’autre.

Cette vision était impossible tant que le cinéma restait dans sa phase «cinéma classique» et semblait promis sous cette forme à une existence millénaire. Mais, étant sous condition technologique, le cinéma «classique» ne pouvait durer, non plus la conception du cinéma d’animation qui en était le corollaire. La fermeture de l’histoire du cinéma (entre l’invention par les frères Lumière et la promesse d’une durée illimitée sans «après», cristallisée dans la désignation «7ième art») et la caractérisation de l’instance technique comme élément neutre par rapport à la signifiance, n’est plus possible aujourd’hui maintenant que deux seuils techniques ont été franchis. C’est un exploit théorique d’André Martin que, dans le même mouvement, il ait détecté les vacillements du cinéma «classique» dès ses premières manifestations, qu’il ait saisi la puissance de l’idée d’animation, plus forte que l’histoire concrète de l’animation historique (la suite chronologique des films) et que finalement il nous ait laissé quelques outils et quelques pistes pour assurer la suite.


Pour accéder totalement au cinéma, Martin recommandait de prendre entre les mains ce qu’il appelait «la bande modulatrice» et de regarder la succession des images sur le film même, ou encore d’observer pour elles-mêmes les variations dynamiques du cône de lumière qui du projecteur à l’écran traverse la salle de cinéma. Avec la vidéo, ceci est devenu impossible. Il n’y a plus de pellicule. Martin avait bien vu que, par rapport à l’«idée de l’animation», la technologie de la vidéo analogique (celle qui a prévalu des années 60 jusqu’aux années 90) était régressive. En effet elle bloquait – ou à tout le moins rendait techniquement compliquée – l’accès direct aux images distinctes. Celles-ci, par leur empilement diagonal sur la bande magnétique, n’étaient ni directement visibles, ni facilement isolables par l’analyse du signal électronique. Elles étaient en quelque sorte homogénéisées dans la fausse continuité du déroulement de la bande, sans immobilisation récurrente à chaque photogramme comme c’était le cas pour le film. Il s’agissait d’une fausse continuité parce que la structure profonde de l’information visuelle consistait tout de même en balayages spécifiques pour chaque image distincte. Les altérations de l’image se faisaient par altération du signal électronique pris comme flot continu. La structure image par image devenait opaque et le tournage image par image tenait de l’exploit technique. Ce fut un vrai recul pour l’«idée de l’animation».

Avec le numérique, la situation est tout autre. Bien que la plupart du temps il n’y ait plus de «bande modulatrice» comme telle, l’accès direct aux images, qui constituent la continuité, redevient possible sous la forme virtuelle de fichiers images bien distincts. Qu’ils soient manuels ou automatisés, tous les processus d’action sur le flux temporel se font en dernière analyse image par image. Ce qui fait dire à Lev Manovitch, théoricien américain des «nouveaux medias», qu’à l’âge numérique, la prise de vues directes n’est plus qu’un cas particulier de l’animation. Il y a une part de vérité dans cette affirmation mais, à mon avis, elle est superficielle. Je diverge de Manovitch, en ceci qu’il tente de fonder une spécificité des «nouveaux media» par rapport à la tradition cinématographique (ses travaux ont tout de même la vertu de tenir compte de la tradition cinématographique, ce qui n’est pas souvent le cas dans ce champ) alors que ma visée est inverse. Je cherche, à travers «l’idée de l’animation», une instance unificatrice des différents états du cinéma, en tenant, dans la lignée de la pensée de Martin, qu’il n’y a qu’un cinéma dont l’«idée de l’animation» est, et a toujours été, le cœur.

Dans le cinéma numérique, il y a certes une indistinction croissante entre images animées et images de prise de vues directes. Je viens de mentionner que sur le plan des processus techniques profonds, tout se fait image par image. Il y a aussi, et c’en est une conséquence, l’interpénétration des prises de vues directes, de tout ce qui est produit «image par image» au sens traditionnel, et en plus, de toutes ces images issues d’autres traitements automatisés, qui peuvent êtres assimilés à des images animées. Comme en témoigne l’utilisation devenue routinière des effets spéciaux numériques dans les films de fiction à grand déploiement. On peut ainsi affirmer que, selon son acception habituelle (et non selon celle d’André Martin), le cinéma d’animation n’existe plus et ne peut plus exister. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait plus de films fabriqués image par image – il y en a – ni qu’il n’y a plus de gens qui pratiquent le métier de l’animation – il y a plus d’animateurs que jamais. Cela veut dire que le cadre de référence technique général dans lequel les différentes pratiques entretiennent des relations a été recalibré et que la situation respective de la prise de vues directes et de l’animation, a radicalement changé et que les frontières sont devenues de plus en plus poreuses.

Si on peut ainsi tenir qu’à l’époque du numérique la construction «image par image» est devenue plus que jamais le lieu opératif de tout l’édifice cinématographique, il serait abusif d’affirmer que tout, particulièrement en prise de vues directe, est lisible au niveau de la succession des images distinctes ou que les films d’animation au sens restreint sont le centre du cinéma. Je ne crois pas que c’est ce que Martin voulait dire par son image de la «bande modulatrice». Il serait plus juste de dire que «l’image par image» est le point de fuite du tableau général du cinéma, ce qui marque l’ensemble de tout l’appareil technique de la pratique du cinéma sous ses différentes formes et à différentes époques. C’est ainsi qu’agit l’«idée de l’animation», sa marque est partout, dans toutes les phases du processus technique. Donc point n’est besoin de s’en référer étroitement au fait strict la construction «image par image», pour affirmer la centralité de l’«idée de l’animation» et de l’expression instrumentale. C’est le numérique qui permet de concevoir cela. Je reviendrai sur le fait que tout en la faisant voir, du même coup, le numérique obscurcit cette disposition conceptuelle. Voyons d’abord comment l’animation et la prise de vues directe sont altérées chacune à sa façon.

En ce qui concerne l’animation, la stricte pratique de l’image par image est désormais contaminée par l’automatisation de nombreuses opérations ou par des processus d’altération ou de synthèse de l’image totalement nouveaux. L’image par image, au niveau de sa pratique effective, concrète, ne peut plus être singularisé ni servir de fondement à une forme de cinéma distincte et autonome comme l’ont implicitement proclamé les festivals d’animations depuis cinquante ans. La catégorie «cinéma d’animation» en tant qu’entité relativement distincte et autonome n’était possible qu’au sein de la constellation du «cinéma classique». Au-delà, elle perd sa consistance et si on cherche à la maintenir, c’est en se plaçant en porte-à-faux avec les nouvelles conditions de sa pratique. Il faut accepter que, désormais, l’animation agisse dans un espace illimité et multiforme, ce qui est plutôt bien.

En ce qui concerne la «prise de vue directe» la situation n’est pas plus simple. Au-delà de l’infiltration croissante des images animées, synthétisées ou manipulées par divers processus automatisés, il y a une mutation beaucoup plus fondamentale. Il s’agit, à cause des possibilités de manipulation indétectable, de la perte de crédibilité indicielle de l’image photographique fixe ou en mouvement. On ne peut cependant se contenter d’affirmer qu’avant le numérique, l’image photographique indicielle (c’est-à-dire entretenant un lien matériel avec la réalité dont elle est l’empreinte optico-chimique ou optico-numérique) était un reflet fidèle et crédible de la réalité et qu’après elle ne l’est plus. Il faudrait plutôt dire qu’avant le numérique l’image photographique était réputée réaliste et qu’après elle perd cette réputation de façon accélérée. Désormais, l’image photographique est constamment soupçonnée d’avoir été manipulée. Elle subit la compétition des simulations algorithmiques de la réalité qui, d’un point de vue scientifique, peuvent parfois prétendre à plus de réalisme. Il y a également de nouveaux types d’imagerie qui, bien que tirant leur origine de la captation directe du réel à l’aide de différents appareillages, en donnent une expression visuelle non photographique (à un extrême, l’imagerie médicale et à l’autre les différents dispositifs de «motion capture»).

La question du réalisme de l’image à l’époque du numérique a donc explosé dans de nombreuses directions, et, s’il y a mise en doute du réalisme photographique, il n’y a pas fermeture du débat sur les conditions du réalisme de l’image.

De toute façon, le «réalisme réputé» de l’image photographique triomphante d’avant le numérique n’était pas au-delà de toute discussion. Autant le lien matériel indiciel direct entre l’objet réel et son image photographique apparaissait incontestable, autant on a mis en question, d’une part, le filtre même de l’appareillage technique nécessaire et les diverses décisions techniques auxquelles il donne lieu, et d’autre part, les décisions d’espace et de temps du photographe (Où se placer ? Quand ? Que cadrer ? Quand déclencher la prise de vue ? Quelle mise en scène ? etc.). Entre le «réalisme ontologique» de la tradition bazinienne et la critique radicale de toute la série des médiations qui mènent à une image de la réalité, il ne se trouvait personne pour sérieusement croire en la totale transparence de l’image photographique. On s’entendait, à des degrés divers, pour dire que l’image photographique de la réalité ne pouvait être qu’une construction, toujours sujette à discussion et à contestation. Il reste cependant que c’est une conséquence de l’émergence du numérique que le lien physique incontestable entre un pan de réalité et son image n’existe plus dans son autonomie encadrée par un dispositif technique relativement stable. Il a perdu son innocence.

En conséquence, l’exercice du prélèvement d’images de la réalité se fait maintenant dans un contexte complètement redéfini où les valeurs de réalisme et de vérité se conjuguent très différemment. On peut dire que désormais les chemins de la construction d’une image de la réalité passent dans des territoires idéologiques moins favorables, sont beaucoup plus ardus et ne peuvent plus compter sur le capital de sympathie et de crédibilité traditionnel de l’image photographique. Le travail de construction fait face à des exigences plus aigues quant à la façon de tourner et à la façon de monter. Pour moi, l’ensemble de l’œuvre de Johan van der Keuken, qui s’est déployée en entier à l’époque de l’effritement progressif du cinéma classique, est une réponse anticipée, un signe avant-coureur (tout comme l’œuvre de Norman McLaren tel que l’affirme Martin) de ces nouvelles conditions et certainement un exemple éminent d’expression instrumentale.



En ceci, il y a pour moi un enjeu personnel car, au-delà des influences tutélaires initiales mentionnées plus haut, l’œuvre de Johan van der Keuken reste, à l’époque de ma maturité, ma principale influence cinématographique, plus que celle d'aucun cinéaste d’animation. Qu’il ait pris une telle importance pour moi, lui qui n’était pas très sensible au cinéma d’animation, je ne me l'étais jamais totalement expliqué. Cela me semble aujourd’hui possible, à la lumière de la présente réflexion sur l’expression instrumentale. J’y reviens un peu plus loin. De toute façon, sa conscience aigue du destin paradoxal du cinéma ne faisait pas de doute pour moi. Un jour il m’a dit (et je cite de mémoire) : «nous savons que le cinéma est en train de disparaître mais nous tenons à continuer», ce qui contient implicitement l’injonction fondamentale, que je partage (et je lui ai été gré de m’inclure dans ce «nous»), de vouloir continuer le cinéma au-delà du cinéma.

Toutes ces considérations au sujet de la prise de vues directes concernent au premier titre le cinéma documentaire plutôt que le cinéma de fiction qui, d’emblée, est une construction de part en part. Pas étonnant qu’il se soit laissé pénétrer sans résistance par la vague des effets spéciaux numériques. Il est cependant troublant que la discussion autour du réalisme ontologique ainsi que le rejet de l’animation au nom du «réel» par une certaine critique bazinienne a plutôt eu lieu dans le voisinage du cinéma de fiction où il n’y a pas grand-chose de directement réel sinon la chair des acteurs (et encore c’est sans compter avec la chirurgie esthétique!). Les débats ayant trait à l’interpénétration du documentaire et de la fiction et, à un moindre degré, du documentaire et de l’animation, sont également assez symptomatiques de l’époque.

Je viens de donner à Bruxelles, pour l’atelier Graphoui, un workshop d’une semaine sur le thème animation et documentaire et, en novembre dernier, j’ai participé à un atelier sur le même sujet aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal. La question affleure constamment. L’expression «documentaire animé» avait eu une certaine fortune, il y a quelques années, autour du film Ryan et cela se reproduit maintenant sur une plus grande échelle autour de Valse avec Bashir. Il y a une part importante d’effet de mise en marché dans l’utilisation de cette expression de «documentaire d’animation» et, de ce point de vue, elle est un effet de surface. Cependant, on peut penser qu’elle a valeur de symptôme par rapport à la tendance profonde à l’époque numérique vers l’indistinction des genres hérités du «cinéma classique». Il est particulièrement remarquable que l’animation qui, jusqu’ici, s’était vue comme un art de fantasmagorie, affirme sa légitimité à pouvoir s’adresser directement au réel.

Ce qui est encore plus intéressant pour notre propos, c’est que, dans la plupart des films d’animation qui se donnent comme mission de rendre compte du réel, on semble inévitablement faire face à la nécessité de se situer par rapport à la prise de vue directe. Mon propre travail est traversé de part en part par cette tension hautement paradoxale. Il est en effet étonnant qu’à l’époque où les images de prise de vue directe perdent leur innocence et leur crédibilité réaliste, précisément à cause de procédés qui tiennent de l’animation, les films d’animation qui visent le réel témoignent le plus souvent du besoin de s’adjoindre directement ou indirectement des images de prise de vue directe ou de se situer par rapport à elles.

S’il ne s’agissait que d’une volonté de coopter au sein de l’animation le réalisme présumé de l’image de prise de vues directes, cela serait d’un intérêt limité. Mais il est possible de voir ces pratiques sous un autre angle – et c’est ainsi que je cherche à comprendre mes propres tentatives. Il s’agirait de créer les conditions pour rendre possible l’émergence de l’«idée de l’animation» dans des complexes d’espace et de temps portés conjointement par l’image animée (on devrait désormais plutôt dire synthétique, pour couvrir son champ le plus large) et l’image de prise de vues directes. Leur conjonction créant la chance d’une émergence de l’idée et la possibilité d’une transparence critique des opacités représentationnelles de part et d’autre, rendant manifeste l’infrastructure technique et créant un champ d’expression instrumentale.

En ce qui me concerne, mes premières tentatives visaient plutôt à ébranler la bulle fantasmagorique de l’animation par la juxtaposition d’images réelles qui restaient indemnes de toute rétroaction critique, pures représentantes du réel. Il a fallu un long chemin pour arriver, entre autres avec La Plante humaine, à placer également les images réelles et les images animées dans un même état de doute. Ce n’est bien sûr pas la seule façon d’approcher ces questions, mais aujourd’hui, à l’occasion de cette réflexion, je comprends ainsi le sillon que j’ai suivi, au cours des années, de façon plutôt intuitive. Ce n’est que maintenant que j’arrive à le formuler d’une façon historiquement située et de mieux en saisir les ramifications.

Ainsi, outre sa valeur de provocation à l’endroit de toute la tradition fantasmagorique de l’animation, l’expression «documentaire d’animation» n’apporte en réalité pas grand-chose d’utile sur le plan fondamental. En montant en épingle la question d’un rapport direct de l’animation avec le réel qui en quelque sorte lui permettrait de faire comme «le documentaire», elle risque fort d’occulter un rapport plus profond que l’animation entretient avec le réel. Ce dont fondamentalement elle est la réalité.


Dans la foulée de ce que j’ai développé plus haut, j’affirme : 1) que l’animation est la réalité de la structure technique profonde image par image du cinéma, et 2) que l’animation, dans le même mouvement, est la réalité toujours reconduite de l’invention du cinéma, une sorte d’origine permanente toujours actualisée du cinéma. Mais si je veux que ces deux premières affirmations soient effectives, je dois aussi affirmer que l’animation est la réalité de l’action d’un corps (le corps de l’animateur) aux prises avec l’appareillage technique image par image du cinéma.

Cette dernière affirmation est capitale car, premièrement, de toute époque et maintenant plus que jamais, le dispositif du cinéma a comme effet l’occultation des corps au profit d’une forme représentative abstraite et opaque. Cette opacité à l’endroit des corps est la même que l’opacité à l’endroit de la profondeur technique. Elle a le même enjeu. Et deuxièmement, c’est le lot d’une part grandissante de l’humanité que de vivre de plus en plus dans un voisinage opaque et abstrait avec des machines. Et l’animation, par sa tradition dramaturgique héritée du théâtre de marionnettes, fondée précisément sur la dissimulation ludique du corps (j’ai développé ces questions dans le texte Égarements volontaires, Corps, langage, technologie, Éditions des 400 coups, 2005) se situe au point le plus aigu de cette question du corps dans le cinéma et du corps dans la technologie.

La digression sur le réalisme de la prise de vue directe, sur le lien entre animation et documentaire et de façon plus générale sur le lien entre cinéma et la réalité (la question de la vérité du cinéma), avait d’abord pour but de souligner le changement de régime apporté par le numérique dans les rapports toujours complexes, jamais unilatéraux, entre ces divers pôles : réalité, captation directe et animation. La transparence du cinéma à l’endroit du réel, tout comme la transparence du cinéma à l’endroit de sa propre infrastructure technique, n’est jamais donnée, elle est toujours gagnée et construite par une action délibérée dans le cours infiniment ouvert de l’histoire. Une action hors contrôle, sans fin, qui ne peut se soutenir que d’une utopie, comme André martin l’avait bien vu, ou d’un messianisme comme l’aurait plutôt dit Walter Benjamin.

Dans cette construction changeante qu’est le cinéma, la prise de vue directe occupe le pôle du «cinéma dans le monde», l’animation au sens large occupe le pôle de la «construction». Ils sont indispensables l’un à l’autre. Par tradition, la prise de vue directe est sociale, immergée dans les rapports avec «les autres», mais menacée de rester cantonnée dans la pure représentation. L’animation est une pratique solitaire, un simple face à face avec les machines. Le risque pour elle est de rester enfermée dans la légèreté d’un imaginaire coupée du monde. La mise en jeu du rapport corporel entre le cinéaste et les données cinématographiques de son expression, sous la forme d’une traversée du domaine des machines, est la seule voie pour rompre les enfermements. En cela, le cinéaste d’animation court le plus grand risque parce qu’il a directement entre les mains la puissance la plus profonde (la puissance de «toucher au cinéma»). Si le cinéaste de prise de vue directe risque de rester en surface, au-delà de la zone des machines, le cinéaste d’animation, s’il en relève le défi instrumental, risque de rester en deçà enfermé dans les souterrains. Mais plus que tout autre, il détient la possibilité, en la traversant, d’ébranler la zone des machines, de toucher au cinéma et non de simplement de s’en servir en l’instrumentalisant. Peut-être est-ce là le «danger de l’animation» dont parlait Martin en 1952, cette traversée initiatique du monde des machines, ce chemin qui va directement de la main de l’animateur au cerveau du spectateur, pour encore une fois utiliser une formulation d’André Martin au sujet de McLaren.

Là se situe toute l’importance pour moi de Johan van der Keuken. Dans l’ensemble de son œuvre, il a su, par une physicalité constamment affirmée, unir dans un même mouvement, une pleine présence dans le monde et la traversée signifiante des conditions techniques de son travail. Il est ainsi simultanément, dans le sens le plus fort du terme, un cinéaste dans le monde et un cinéaste dans la construction, grâce à la pleine acceptation du risque corporel. Sa façon de tourner elle-même est très éloquente à ce sujet, par sa façon entière d’être physiquement présent à la fois à son sujet et à sa caméra et surtout de le manifester, de donner à cette présence à l’outil et au monde un caractère d’évidence incontournable pour les spectateurs qui ne peuvent éviter de ressentir l’une et l’autre. Ainsi, il propose un cinéma à la fois totalement mental et totalement physique et une pleine transparence entre les deux fondée sur un matérialisme méticuleux. Une œuvre sans illusionnisme où les données matérielles en jeu sont toujours pleinement repérables tant sur le plan de la vie que sur le plan de la technique.

Je l’ai rencontré en 1974, au moment même où, suite à mon film Père Noël, Père Noël ! je commençais peu à peu à vouloir que mon travail d’animation soit «physique». Je trouvais important que ce soit ainsi, sans comprendre encore pourquoi ce devait l’être J’ai vu à la Cinémathèque québécoise tous ses films jusqu’à cette date. Il y avait une rétrospective. Je ne comprenais pas encore, non plus, ce que je trouvais important dans ce que je voyais mais, j’avais pleinement conscience que c’était quelque chose qui me donnait du courage. J’allais par la suite voir tous les autres films jusqu’au dernier. J’ai compris mon travail en même temps que j’ai compris le sien, dans le même mouvement. C’est de là que j’ai pris conscience des propos de McLaren et de Len Lye (la «mémoire musculaire» chez McLaren et l’«animation comme une danse» chez Len Lye) que par la suite je n’ai pas cessé de citer.

En 1982, après avoir visionné Souvenirs de guerre, il me disait : «Ça te prend trop de temps, tu creuses ta tombe à chaque film». À partir de là, grâce à lui, la vitesse a été capitale pour moi et, en conséquence, la corporalité. En 1996, il écrivait à mon sujet: «De son métier pénible d’animateur, de cette souffrance de l’image par image, il a surgi comme l’homme de la vitesse, «l’animiste volant» (…) Speed, c’est lui.» La boucle était bouclée. CQFD. Son amitié cinématographique m’a convaincu, (avant que je ne le lise sous la plume d’André Martin) qu’il n’y a qu’un cinéma et que la question est la même de tous côtés. Il était nécessaire que j’écrive ce bref commentaire sur l’œuvre de Johan, car dans ma mythologie personnelle, l’espace du corps expressif et de l’expression instrumentale se situe dans l’écart entre d’une part Norman McLaren et Len Lye et, d’autre part, Johan van der Keuken. Là se situe l’enjeu de la généralisation de ce concept, entre Mclaren et van der Keuken, médiatisé par André Martin, les trois héros de cette histoire.


Le numérique se présente de façon très paradoxale. On peut affirmer que tout est devenu de «l’image par image». Peut-on alors parler d’une sorte de victoire finale de l’idée de l’animation ? On est pourtant loin du compte. Ce n’est certainement pas un triomphe de l’«idée de l’animation» telle qu’élaborée plus haut à partir de la pensée d’André Martin. On ne saura jamais ce que Martin aurait pensé de l’évolution du cinéma numérique et de l’animation numérique. Il nourrissait de grands espoirs à l’endroit de cette nouvelle phase de l’évolution du cinéma mais n’a pu en observer le cours que durant les années formatives. Ce n’est qu’après sa mort que le nouveau domaine s’est stabilisé et qu’il fut possible d’observer ce vers quoi cela avait réellement mené. Que ce soit à travers la généralisation des effets spéciaux numériques, les différentes formes de simulation, la prolifération des longs métrages d’animation 3D, l’explosion du secteur des jeux d’ordinateur, l’utilisation de plus en plus courante des dispositifs de «motion capture» pour la production «instant» de produits télévisuels, le cinéma numérique se présente dans l’ensemble comme une immersion généralisée au sein d’une vaste fantasmagorie totalitaire dont toute transparence est absente. La césure entre la sphère figurative et ses dispositifs techniques y est plus opaque que jamais. Et encore plus l’occultation des corps.

Ça aurait pu être l’époque de l’«expression instrumentale» par excellence. C’est probablement ce dont André Martin avait rêvé. N’est-ce pas une époque où l’inventivité technique peut se déployer librement, sans l’inertie et les rigidités qui marquaient l’époque mécanique du cinéma classique ? Mais l’expression instrumentale n’est pas la simple mise en spectacle des prouesses technologiques. Il y a là aussi une lourde opacité. En son temps, André Martin avait opposé l’«expression instrumentale» mclarenienne et le«bricolage schizophrénique mené par une technicité galopante». Une grande partie des exhibitions des arts numériques n’est que ça. Il manque souvent une poétique de la technique et de la matière, ce qui est le cœur de l’art mclarennien.

J’ai commencé à faire des performances d’animation en direct en 1986. À cette époque, je le faisais en grattant en direct une boucle de pellicule 16mm pendant qu’elle tournait dans un projecteur. Plusieurs choses motivaient ces présentations qui contredisaient en tout point les formes normales de la pratique de l’animation, le long travail en studio, le peaufinage, la perfection, la patience. J’étais poussé par la recherche de vitesse, la recherche d’un contact à vif avec le public hors des malentendus de l’animation comme genre, la recherche d’un contact renouvelé avec les musiciens, la recherche d’une forme d’entraînement pour pouvoir animer seul un long-métrage (la vitesse encore) etc.

Mais la motivation profonde était ailleurs. Où plutôt elle englobait toutes ces recherches particulières dans un ensemble plus large dont le but était de mettre à plat, étalés côte à côte devant les spectateurs, tous les éléments du cinéma : l’écran, le projecteur, la bande de pellicule 16 mm, la table lumineuse, les outils de gravure, le travail image par image et le corps de l’animateur (moi-même) engagé dans une activité frénétique visant à tenir le rythme avec le projecteur. Je dirais aujourd’hui que je cherchais par une forme extrême d’«expression instrumentale» à projeter une image purifiée de l’«idée de l’animation». Dans ces performances, l’exhibition en transparence du dispositif et du processus était aussi importante que le résultat du travail, c’est-à-dire le petit film en boucle de 40 secondes qui était complété après plus ou moins une heure de ce déchaînement. Le fait qu’il s’agisse de gravure sur pellicule avait son importance. D’une part, c’était alors la seule façon imaginable de faire de l’animation en direct. Mais, d’autre part, la gravure sur pellicule est le point le plus extrême et le plus radical du cinéma et de l’animation car la cohérence et la continuité mêmes du flux filmique y est mise en péril, d’autant plus lorsque pratiqué de telle façon.

J’étais convaincu que je continuerais indéfiniment à faire ces performances de gravures sur pellicule en direct. J’imaginais que, même après l’extinction des éléments techniques du «cinéma classique» (pellicule, laboratoire, projecteur et caméra «cinéma»), cela aurait encore un sens de continuer à faire cela avec les restes archéologiques du cinéma. J’avais même stocké de l’amorce noire en prévision du jour où elle deviendrait introuvable sur le marché. Mais l’accélération du passage au numérique a tranché différemment. J’ai constaté que la puissance critique que je cherchais à libérer par cette activité ne trouvait sa consistance que d’être en tension avec la forme dominante de cinéma. Le basculement de la situation à la fin des années 90, a fait que j’ai facilement cédé aux circonstances – à savoir la proposition de Bob Ostertag, en 2000, de m’écrire un logiciel qui assurerait la manipulation numérique «live» d’images dessinées en direct. Il m’a semblé que, rendu à ce point, s’il y avait quelque chose qui devait être profané, désopacifié, soumis au jugement de la transparence, ce n’était pas le «cinéma classique» battu en brèche, mais bien le nouvel univers numérique triomphant. J’ai donc remplacé mon installation de gravure sur pellicule en direct par un nouveau système, similaire dans son principe, où les outils, la matière, le processus, mes mains, mon corps dessinant à toute vitesse, la caméra, l’ordinateur et l’image projetée sont également mis en scène, étalés côte à côte à la vue des spectateurs.



Dans ce contexte, les références à l’«idée de l’animation» et à l’«expression instrumentale» prennent un sens encore plus aigu. En fait, c’est de la rencontre entre cette pratique de performance et la pensée d’André Martin (retrouvée au hasard d’un mal de dos qui m’a cloué dans un fauteuil pendant plusieurs semaines à ne pouvoir que lire) qui m’a fait élaborer tout ce qui précède. C’est un système de pensée qui est issu de cette pratique et qui lui correspond, et qui du même coup éclaire mon travail antérieur.

Lorsqu’en 1986, j’ai commencé à faire ces performances d’animation en direct, il s’agissait d’une pratique absolument singulière, qui ne s’inscrivait dans aucun courant. Sa nécessité était venue strictement des questions que je me posais par rapport à l’animation. Le système que j’utilisais m’était tout à fait personnel. La situation est aujourd’hui fort différente. Le développement rapide d’ordinateurs portables de plus en plus puissants et l’apparition de divers logiciels spécialisés ont favorisé l’éclosion d’un vaste courant très varié de «live cinema» que j’ai vu s’organiser autour de ma pratique solitaire. Les prestations de vj’s en sont par exemple la portion la plus visible. D’une certaine façon, à mon corps défendant, je suis un «vj» et je fais désormais partie d’un courant. J’utilise un logiciel écrit avec les langages de programmation graphique Max et Jitter précisément conçus pour la présentation «live» de musique et de vidéo. Ce langage est maintenant enseigné dans les départements de nouveaux médias de nombreuses universités et il est devenu pratique courante. Mon travail et mon appareillage se situent donc dans un cadre beaucoup plus normalisé que ce n’était le cas avec la gravure sur pellicule en direct. Je dois admettre à cet égard qu’il a un caractère moins radical que ce que je faisais auparavant. Je dois aussi admettre que c’est avec un certain sourire que je constate qu’à 65 ans je fais soudainement partie d’une «scène» dont la plupart des protagonistes n’ont pas la moitié de mon âge. Mais au-delà de cette vanité, mon travail ne risque-t-il pas d’en être peu à peu banalisé et les objectifs exposés plus haut d’en être réduits à une simple rhétorique.

Il est clair que lorsque j’ai quitté l’Office national du film du Canada, en 1999, j’ai clairement décidé de m’inscrire au sein du nouveau paradigme numérique et de courir le risque d’y agir de l’intérieur. À moi d’en relever le défi. Je tiens qu’il persiste dans mon travail quelque chose de singulier qui le distingue du courant qui l’entoure. Il s’agit du fait que mes performances sont, de façon centrale, des démonstrations à vue de travail «image par image» et que le logiciel lui-même est construit autour de manipulations ayant trait à la succession des images distinctes, utilisant assez peu les nombreuses ressources d’altération générale des images qui sont disponibles dans Jitter. Le point focal de mon travail se situe précisément au niveau de l’interface et de l’interaction entre, d’une part, la création manuelle en direct des images successives et, d’autre part, leur manipulation numérique en termes de modification de l’ordre et de la vitesse des images, de leur segmentation en une série de boucles distinctes et de la composition en direct de ces boucles. Le fait que le plus important est réalisé à partir de suite d’images produites en direct pendant la performance et également manipulées en direct, maintiennent au cœur du processus la dimension corporelle et l’impératif de vitesse qui étaient si importants dans la gravure sur pellicule en direct.Tous les éléments que j’ai élaborés plus haut sont donc toujours en action dans mes performances que je vois d’abord comme un exercice de fidélité à l’«idée de l’animation» et comme une pratique d’«expression instrumentale», scellés par une corporalité radicale.


Ce n’est pas par hasard qu’un peu plus haut, j’ai employé le mot «profané». Il vient d’un court livre du philosophe italien Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ? (Éditions Payot et Rivages, Paris, 2007). À partir de l’exemple du téléphone cellulaire et de considérations philosophiques s’appuyant entre autres sur Foucault, Hegel et l’étude de la division entre le sacré et le profane dans le droit romain, il propose une réflexion sur les dispositifs. Il appelle dispositifs «tout ce qui a d’une manière ou d’une autre la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants». Les dispositifs incluent bien sûr (mais pas seulement) toute la technologie moderne dont les téléphones portables et les ordinateurs. Il continue : «Ce qui définit les dispositifs auxquels nous avons à faire dans la phase actuelle du capitalisme est qu’ils n’agissent plus par la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjectivation.» Aujourd’hui, les «processus de subjectivation et de désubjectivation semblent devenir réciproquement indifférents et ne donnent plus lieu à la recomposition d’un nouveau sujet, sinon sous une forme larvée, et pour ainsi dire spectrale».

C’est bien ce qui se passe avec l’opacité lisse qui est le propre du cours dominant du cinéma numérique mais qui était déjà présente à un degré moindre dans les autres phases du cinéma. «La stratégie que nous devons adopter dans notre corps à corps avec les dispositifs…» consiste à «…libérer ce qui a été saisi et séparé par les dispositifs pour le rendre à l’usage commun» c’est-à-dire «profaner» les dispositifs. La profanation, dans le droit romain, est le mouvement inverse de la sacralisation, qui consiste à soustraire des choses au libre usage pour les réserver à la sphère du sacré. Et il conclut : «Le problème de la profanation des dispositifs (c’est-à-dire de la restitution à l’usage commun de ce qui a été saisi et séparé en eux) n’en est que plus urgent. Ce problème ne sera jamais posé correctement tant que ceux qui s'en empareront ne seront pas capables d’intervenir aussi bien sur les processus de subjectivation que sur les dispositifs pour amener à la lumière cet Ingouvernable qui est tout à la fois le point d’origine et le point de fuite de toute politique»

Ce bref exposé de la pensée d’Agamben est certes un peu simplifié, mais cette prescription de «profanation» m’a frappé et m’a semblé convenir pour nommer ce qu’il faut faire à l’ère du cinéma numérique. En fait, le mot «profanation», qui a l’intérêt de viser à la fois la technologie comme telle et l’ensemble du contexte social et politique dans lequel elle se déploie, résume bien ce que, depuis toujours, j’ai voulu faire pour toucher au cinéma. Il y a cinquante ans, j’ai commencé en gravant la pellicule en sachant fort bien qu’il s’agissait d’une profanation du cinéma. Seul le mot me manquait. Aujourd’hui, je n’hésite pas à affirmer, cette fois en utilisant le mot, qu’il s’agit plus que jamais d’un exercice de «profanation». En ce sens, à la fois je suis dans ce courant de «live cinema», à la fois je suis totalement à l’extérieur.

©2009 Pierre Hébert

12 mars 2009

Sunday 1 March 2009

Liens au sujet de Pierre Hébert

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Site de l'ONF au sujet de Pierre Hébert.

Site de l'ONF au sujet du coffret DVD des films de Pierre Hébert.

Prix du cinéma «Albert-Tessier» du Gouvernement du Québec Texte de André Roy.

Le Devoir - Prix Albert-Tessier, des idées et des images par Odile Tremblay.

AWN - Pierre Hebert and Animation at the Age of Digital Reproduction, part 1 par Chris Robinson. (en anglais)

AWN - Pierre Hébert and the Work of Animation in the Age of Digital Reproduction, part-2 par Chris Robinson. (en anglais)

AWN - Notes from the Underground Part Six — From Mary Ellen Bute to Pierre Hébert, Animation in a Different Key! par Jean Detheux. (en anglais)

Cinematic Studies - Cinematic Motion by Hand par Marina Estela Graça. (en anglais)

Observatorio - Between looking and Gesturing: Pierre Hebert's concept "Animation d'observation" par Marina Estela Graça. (en anglais)

Mouvement - Le corps animé par Hervé Joubert-Laurencin.

Trafic - L'a-rythmique de Norman McLaren par Hervé Joubert-Laurencin.

AWN - The Burgeonning of a Project, Pierre Hebert's La Plante Humaine par Andrea Martignini. (en anglais)

Archée - Le living cinema de Pierre Hébert ou l’expérimentation d’une méditation téléguidée par Louise Boisclair.

Motion Design - Pierre Hebert par Mark Webster. (en anglais)

Sonic Acts XII, Amsterdam

The Canadian Encyclopedia - Pierre Hébert par Pierre Véronneau. (en anglais)

Leonardo Electronic Almanac, Multimedia Performances Gallery - Living Cinema (en anglais)

24 Images - Pierre Hébert en DVD by Marco De Blois.

Tate Modern - Early Computer Animation