Clip bloqué sur YouTube

J’ai eu cette semaine une mésaventure très troublante concernant la mise en ligne d’un extrait de mon film «Triptyque» sur YouTube. La trame musicale de ce clip a été vérifiée par un robot numérique qui, de façon totalement surprenante, a établi une corrélation entre un segment de la musique de Bob Ostertag et une musique non identifiée dont les droits seraient détenus par WMG (Warner Music Group). Il se trouve que je suis certain que Bob Ostertag est l’auteur de cette musique et j’ai la preuve qu’il m’a donné l’autorisation de l’utiliser pour ce film. Je sais aussi que la musique de Bob en général et cette pièce en particulier («DJ of the Month», une entreprise musicale assez extrême, on peut le télécharger gratuitement sur le site de Bob Ostertag – http://bobostertag.com/music-recordings.htm) n’a vraiment rien à voir avec le genre de musique produite par Warner. C’est surréaliste que de même imaginer qu’il y ait là un lien. Cependant un robot a tranché et le clip a été sanctionné sans autre forme de procès, il est présentement bloqué pour l’ensemble du monde. Heureusement le blocage ne semble pas totalement effectif et certaines personnes ont tout de même pu visionner le clip.

J’ai ensuite découvert que deux autres clips (Animation Exercise no 13 et Init Club Roma) qui utilisent la même musique sont également bloqués. J’ai contesté ces décisions automatiques de YouTube mais selon le message laconique qui a suivi, cela dépendra du bon vouloir du Warner Music Group et des délais dans lesquels il voudra bien agir pour que la décision soit revue. Donc, jusqu’à nouvel ordre, les clips restent bloqués.

Tout ceci est assez troublant pour plusieurs raisons. Premièrement, il s’agit d’une procédure tout à fait occulte, la décision prise par une machine est automatiquement suivie d’une mise en application. Deuxièmement, aucune information n’est transmise à l’auteur du clip quant au titre de la pièce musicale qui aurait été utilisé illégalement, ce qui limite singulièrement la possibilité de se défendre. Troisièmement, le formulaire de contestation est particulièrement laconique et ne permet aucunement de s’expliquer (par exemple en mentionnant l’origine de la trame sonore du clip). Il y a en outre le fait qu’un site comme YouTube, qui se présente comme un lieu convivial de socialisation et d’échange, comme une sorte de place publique, se révèle tout à coup brutalement pour ce que c’est fondamentalement, c’est-à-dire une propriété privée, un espace de non droit pour ses utilisateurs. C’est une situation proprement kafkaïenne qui rappelle «La Colonie pénitentiaire» où le condamné n’apprend la nature de son crime que sous les griffes de la machine qui exécute la sentence.

Ce dernier point est particulièrement important car il en va de l’intégrité de l’espace public qui en ces années est grugé de partout alors qu’il s’agit d’un des fondements de l’exercice des droits démocratiques. On est amené à se servir de lieu comme YouTube, FaceBook et autres (et même l’internet pris comme globalité) comme s’il s’agissait vraiment d’un espace public libre alors qu’en fait il s’agit de lieux sous surveillance robotisée sur laquelle s’exerce une loi non dite, pratiquement sans appel. La question de l’espace public devrait également être le centre du débat sur les copyrights. Il est quant même étonnant que les grandes corporations médiatiques (comme Warner) puissent d’une part submerger notre espace de vie (pouvons nous encore l’appeler espace public) de sons et d’images que, d’autre part, ils tiennent pour de pures propriétés privées.

Mise-à jour, 25 février.

Évidemment, il ne faut pas être paranoïaque. Dans l’état actuel des choses, l’internet en général, YouTube, FaceBook, et autres. sont devenus des outils de communication dont on saurait difficilement se passer sinon à se punir soi-même. Les communautés qui s’y développent sont réelles, pas seulement virtuelles, et elles n’existeraient pas sans ces sites de socialisation, en tout cas pas à la même échelle. Cependant, il est utile de toujours se rappeler qu’en se servant de ces sites, on construit quelque chose qui fonctionne en gros comme un espace public, et qu’on considère comme tel, mais qui au fond n’en est pas un. C’est fondamentalement un espace de non-droit, une sorte de camp de concentration soft (j’exagère un peu mais il faut lire Giorgio Agamben la dessus). En ce sens, c’est un espace d’échange qui repose sur des bases très fragiles. Évidemment, on peut espérer que le mouvement d’échange est trop massif pour être contenu et qu’il y aura toujours des fissures dans le système qui céderont sous cette pression. Tant mieux si c’est ainsi.

Ceci n’est pas ma première mésaventure avec la question des copyrights. Il y a eu l’épisode autour de mon film O Picasso, tableau d’une surexposition, il y a trois ans. Voir mon texte la dessus.


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