Entrevue avec Moreno Barboni

Moreno Barboni est coordinateur des événements au Festival d’art contemporain de Perugia, Le Arti in Citta.

– Quelles sont les principales innovations de Home en rapport aux spectacles précédents de Living Cinema?

Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de Living Cinema en terme d’«innovation». Cela ne veut évidemment pas dire que nous fassions toujours la même chose mais il est certain que l’«innovation», au sens d’«innovation technique» que ce terme prend le plus souvent aujourd’hui, n’est pas notre motivation. Depuis le début de Living Cinema en 2001, notre support informatique a énormément évolué. Nous nous sommes situés dans la constellation Max-MSP-Jitter dès le départ. En fait, nous avons été parmi les premiers à utiliser Jitter en performance, longtemps avant qu’il ne soit disponible sur le marché. À cette époque, nous avons vraiment été associés de près à un processus d’innovation. Mais par la suite, il s’agissait surtout pour nous de mieux comprendre, au fil des performances, ce que nous cherchions à faire et d’ajuster notre dispositif en conséquence, ce qui impliquait bien sûr l’évolution de nos logiciels de spectacle mais pas seulement cela.

Nous nous sommes beaucoup intéressés à des questions d’interface, étant constamment à la recherche d’outils de contrôle plus directs, plus malléables et plus corporels. En ce qui me concerne, l’adoption depuis le printemps dernier du iPod touch comme outil de contrôle, en remplacement d’une manette de jeu, a grandement modifié mon style d’improvisation et de performance. Mais je ne vois pas cela comme de l’«innovation», c’est simplement utiliser ce qui est disponible si ça convient à ce que nous voulons faire. Bref, bien que nos performances seraient impossibles sans la technologie, nous ne sommes pas intéressés par l’ostentation de la technologie pour elle-même. Nous essayons plutôt de toujours garder une certaine distance critique ce qui nous conduit à être très préoccupé par la théâtralisation de notre usage de la technologie de sorte à donner à nos processus le maximum de transparence pour le public. É cet égard notre précédente pièce, Special Forces, avait constitué un certain recul car il s’agissait presque d’un spectacle de lap-top ce qu’en principe nous essayons d’éviter. Avec Home, nous voulons revenir à une forme de présentation plus théâtrale, de sorte que le public puisse regarder autant ce que nous faisons sur scène que ce qui est projeté sur l’écran.

”- Comment peut-on faire un discours et une réflexion sur la crise financière et sur la ‘maison de l’humanité’ avec des sons et des images en mouvement d’un spectacle?

Dans toutes les phases de Living Cinema, nous ne sommes jamais partis d’une réflexion formulée d’avance pour élaborer nos spectacles. Les questions dont nous traitons sont certes pour nous des sujets de préoccupation importants, mais nous avons toujours cherché à éviter que nos performances soient une simple mise en forme d’un message politique dans le but d’en convaincre les autres. Nous ne trouvons cela ni intéressant ni très convaincant. Living Cinema a commencé avec 9/11, en fait une semaine après l’attaque contre le World Trade Center, à Minneapolis, aux USA. Nous ne savions absolument pas ce qu’il fallait dire à ce sujet, nous avons dû plonger à vif dans le sujet en acceptant de nous mettre nous-même à l’épreuve de cet événement et de nous laisser traverser par l’Histoire sans trop savoir d’avance ce qui en résulterait. Nous ne proposions pas au public un «discours» mais plutôt une expérience commune de vulnérabilité et d’angoisse. Ce fut évidemment une situation singulière, particulièrement extrême et intense, mais par la suite nous avons essayé autant que possible de garder cette position sur le fil du rasoir en ce qui concerne le sens de nos performances. C’est pour cela que l’improvisation a un rôle essentiel dans notre travail et que nous cherchons à constamment intégrer des éléments nouveaux si possible liés au lieu où nous présentons la performance. Il ne s’agit donc pas de «performance» et d’«improvisation» comme adhésion à un certain courant artistique ou pratique d’un certain genre à la mode, mais comme acceptation d’une ouverture par rapport aux événements qui marquent notre monde. Ainsi, nous avons souvent pris comme point de départ de nos spectacles des éléments visuels dont le sens n’était pas nécessairement circonscrit au départ (comme la farine et le miroir brisé pour Between Science and Garbage, l’arène de boxe pour Endangered Species, les jeux vidéo pour Special Forces), des sortes de signifiants sans signifié et, dans leur collision avec le cours de l’Histoire, nous avons constaté qu’ils pouvaient prendre successivement des significations très différentes. Il s’agit donc plus d’un jeu avec les signifiants que d’une profération de discours ou de vérités. Pour Home, notre point de départ est une maison de poupée…

– Quelle expérience va faire le public pendant votre performance audiovisuelle?

C’est une expérience assez déroutante, tendue entre une dimension théâtrale (ce que Bob et moi faisons sur scène) et une dimension médiatique (ce qui est projeté sur l’écran, comme un film), entre une dimension ludique (nous ne détestons pas avoir l’air d’enfants qui jouent dans un carré de sable ou dans une flaque de boue) et une dimension dramatique (les sujets assez graves dont nous traitons).

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